Quand l’échec à un concours hante toute une vie

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Recalés à un examen, ils ressassent longtemps l’expérience douloureuse. Récits des illusions perdues.

Par Alice Raybaud Publié le 06 février 2019 à 06h00 – Mis à jour le 06 février 2019 à 06h00

Temps de Lecture 8 min.

Plus qu’un simple échec scolaire, rater un concours peut être vécu comme un événement traumatisant pour les candidats.
Plus qu’un simple échec scolaire, rater un concours peut être vécu comme un événement traumatisant pour les candidats. XAVIER LISSILLOUR

La boule au ventre, il pénètre dans l’immense salle où des centaines de chaises sont alignées au cordeau. Il s’assied, les mains moites. L’heure fatidique a sonné : il va découvrir les sujets du concours si longtemps préparé. Soudain, un tourbillon d’angoisse : aurait-il oublié de réviser une partie du programme ?

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Sur cette sensation de vertige, Laurent se réveille, en nage. Ces cauchemars resurgissent presque chaque été, quand, dans la chaleur des vacances, ses déceptions passées en profitent pour refaire surface. A presque 60 ans, Laurent est encore assailli par la piqûre de son premier échec, survenu plus de trente années plus tôt, au capes d’histoire-géographie. Qu’il ait été reçu l’année suivante à ce concours n’y change rien : la blessure est toujours vive.

Le nom sur la liste

Comme ce professeur, de nombreuses personnes ont répondu à l’appel à témoignage du Monde, pour raconter leur difficile rebond après avoir échoué à un concours important. Des déçus de tous âges, qui disent beaucoup de la passion française pour ce mode de sélection et de son poids symbolique pour les candidats et leur entourage.

« La liste des admis est essentielle dans le récit du concours, car elle matérialise le classement et la catégorisation. C’est pourquoi elle peut être si violente. » Annabelle Allouch, sociologue

Treize ans furent nécessaires à Stéphane pour surmonter son double échec à l’agrégation d’anglais. Il fallut quinze années à Nathalie pour « oser passer un autre concours » après avoir été recalée au capes. Car, plus qu’un simple échec scolaire, rater un concours peut être vécu comme un événement traumatisant pour les candidats qui « l’investissent comme un moment-clé dans leur trajectoire d’individu », indique Annabelle Allouch, maîtresse de conférences en sociologie à l’université de Picardie-Jules-Verne, auteure de La Société du concours (Seuil, 2017).

Laurent se souvient encore de ce moment où il n’a pas trouvé son nom sur la liste du capes. « Ce fut une des pires expériences qui me soient arrivées, avoue-t-il. Ce n’était même plus être rayé d’une liste, c’était comme ne plus exister. » Les mots sont forts, comme le sentiment qui le submerge alors.

Cette vive émotion ressentie par les candidats – qu’ils soient reçus ou non – s’explique, selon Annabelle Allouch, par la valeur symbolique que revêt la liste des admis : « Elle peut sembler dérisoire : c’est un bout de papier imprimé. Mais elle est essentielle dans le récit du concours, car elle matérialise le classement et la catégorisation. C’est pourquoi elle peut être si violente. » Derrière cette liste se cache l’enjeu de l’accession – ou non – à un certain statut social, se jouant parfois au demi-point près entre le dernier admis et le premier recalé. Pour la sociologue, cette sentence de la note, et la croyance en sa valeur, s’apprennent et sont intériorisées dès le plus jeune âge et tout au long du parcours scolaire.

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Peur de décevoir

C’est bien sa « note catastrophique » que Hugo, 19 ans, a eu du mal à digérer. En juillet 2018, le jeune homme apprend qu’il est recalé au concours commun des instituts d’études politiques (IEP), avec 5,4 de moyenne.

« J’avais peu confiance en moi et en mes chances de réussites, mais sanctionner plusieurs mois d’effort par une telle note, cela m’a laissé une grosse blessure », reconnaît-il. En septembre, l’étudiant lyonnais se résigne à se rendre en fac de droit, où il se surprend à se passionner pour les cours et à obtenir des résultats excellents. « Je savoure chaque semaine le fait que le travail paie. Mais reste en suspens une question qui a fait son chemin : est-ce que je vaux vraiment 5,4/20 ? »

« Quand je n’ai pas vu mon nom sur la liste des reçus, mon cœur s’est arrêté. Et puis, il a fallu rentrer, le dire aux parents, à la famille… Annoncer que vous êtes une ratée. » Gwenola, 30 ans

« On a fait du concours un jugement sur l’individu dans sa totalité, notamment par le biais des oraux qui évaluent la personnalité du candidat », souligne Annabelle Allouch, qui rappelle pourtant que cette épreuve scolaire est régie par « des déterminismes et des critères formulés au préalable sur lesquels le candidat a peu de prise ».

Mais si le jugement est dur pour soi, il peut parfois l’être plus encore lorsqu’il s’agit de l’annoncer à son entourage. « Quand je n’ai pas vu mon nom sur la liste des reçus en deuxième année de médecine, mon cœur s’est arrêté. Et puis, il a fallu rentrer, le dire aux parents, à la famille… Annoncer que vous êtes une ratée », résume Gwenola, 30 ans.

Cette expérience revient régulièrement dans le cabinet de consultation de Christophe Ferveur, psychologue au Relais Etudiants Lycéens de Paris (13e) et président du Réseau de soins psychiatriques et psychologiques pour les étudiants. « La passion est souvent d’abord celle des parents, qui projettent leurs propres attentes sur leur enfant et attendent près du combiné avec impatience qu’il leur annonce les résultats », observe-t-il.

La peur de décevoir – autant son cercle familial que son entourage moins proche – vient renforcer la pénibilité de l’échec et l’atteinte de l’estime de soi.

Renoncer à une ambition profonde

D’autant que, parfois, l’échec implique de renoncer net à une ambition profonde.« Médecin, c’était le métier de mes rêves », commence Pauline, étudiante de 24 ans. La jeune fille s’était préparée d’arrache-pied au concours de la première année commune aux études de santé (Paces). Au premier passage, elle rate à cinq places près, au second, à trois places seulement. Face à l’impossibilité de se présenter une troisième fois au concours, elle se dirige, contre son gré, vers un cursus de chimie. Elle l’affirme sans détour : « Il n’y a pas un jour où je n’y pense pas. Pas un jour où je ne me dis pas que je ne suis pas à ma place. »

« Mon père, issu d’un milieu populaire, s’en était sorti grâce [aux concours]. Depuis ce jour, ce type de sélection est devenu la solution la plus sûre à ses yeux. » Elsa, 36 ans

Ne pas avoir réussi à décrocher sa place : tel est le sentiment de beaucoup de candidats déçus. Et s’ils parviennent, par des voies détournées, à atteindre le métier qu’ils convoitaient sans passer par les grandes écoles qu’ils avaient alors tentées (Sciences Po, ENA…), certains conservent malgré tout une grande gêne à évoquer leur échec.

« Le statut auquel l’individu accède par un concours incarne une légitimité tellement forte qu’il a un impact sur toute une vie, de la même manière qu’un titre aristocratique classique, analyse Annabelle Allouch. Plus ce concours est prestigieux, plus on pourra s’en prévaloir dans tous les domaines de la vie, y compris dans le domaine familial ou amoureux. »

Si le concours est considéré comme un sésame, dans une société qui loue l’ascension par le diplôme, l’échec devient d’autant plus angoissant pour les candidats issus d’un milieu modeste. « Je me suis sentie condamnée à ne pas monter dans l’échelle sociale », confie Lauriane, 22 ans, qui a échoué en 2018 au capes d’histoire-géographie. De ce concours, il ne reste plus, à l’étudiante en reconversion, qu’une « grande désillusion ».

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« J’ai eu l’impression que j’allais mourir »

« Dans ma famille, sans concours, pas de salut, prophétise à son tour Elsa, réalisatrice de films de 36 ans. Mon père, issu d’un milieu populaire, s’en était sorti grâce à euxIl a réussi l’ENA et, depuis ce jour, ce type de sélection est devenu la solution la plus sûre à ses yeux. »

Lorsque, à l’issue de sa prépa à Janson-de-Sailly (Paris 16e) puis à Henri-IV (Paris 5e), elle dit à son père qu’elle veut faire du cinéma, celui-ci fait la grimace. Mais il se rassure vite quand elle lui donne son objectif : intégrer la Fémis, accessible… sur concours.

La première année, Elsa passe sans problème l’écrit – qui favorise les connaissances littéraires –, mais se décompose lors de l’épreuve orale. « Au bout de cinq minutes, le président du jury m’a dit : “Il ne nous reste que quelques minutes et vous ne nous avez toujours pas convaincus.” Je me suis sentie attaquée. »

Peu rodée aux techniques de déstabilisation, fréquentes dans ce type d’oraux, la jeune femme de 20 ans perd ses moyens. Quelques jours plus tard, le résultat négatif tombe comme un couperet. « C’était dramatique, j’ai eu l’impression que j’allais mourir, se remémore-t-elle. Et puis mes parents se sont mis à douter de mon projet… »

Elsa retente malgré tout plusieurs fois sa chance, sans jamais plus passer le premier tour. Une grande angoisse saisit alors la passionnée de cinéma, née dans une famille qui croit en l’ascension par le mérite et par l’école.

Société méritocratique

Cette foi dans le concours participe d’une facette essentielle du récit républicain qui l’entoure, selon Annabelle Allouch. « Il existe toute une narration de la réussite sociale qui passe par la réussite scolaire inespérée. Il est, par exemple, très valorisant de faire valoir son ascension dans la hiérarchie sociale grâce à l’école en insistant sur ses origines modestes. Jusqu’à, pour certaines personnalités publiques, un peu les romancer… »

Ces histoires de réussites par l’école – et surtout par les grandes écoles – ont beaucoup de poids symbolique dans une société méritocratique où l’échec devient d’autant plus dur qu’on tend à le considérer comme étant de notre entière responsabilité. Pourtant, de nombreux chercheurs rappellent que l’admission dans les grandes écoles est encore grandement déterminée par l’origine sociale des candidats.

« Mon échec à Sciences Po s’avère plus formateur que certaines de mes réussites. » Une étudiante lyonnaise de 18 ans

Le récit romancé des « concours manqués » et des occasions perdues trouve aussi sa place dans cette mythologie républicaine. Evoquant ses deux échecs successifs à l’entrée de l’Ecole normale supérieure alors qu’il était en khâgne, Emmanuel Macron rétorque, dans L’Obs, à Jérôme Garcin : « J’étais trop amoureux pour préparer sérieusement le concours. »

La déception peut aussi se muer en désir de revanche : « Mon échec à Sciences Po s’avère plus formateur que certaines de mes réussites », assure une Lyonnaise de 18 ans, qui dit avoir appris à dépasser ses limites. « Mon échec m’a donné les moyens de réussir autrement », soutient un étudiant qui, après avoir raté sa Paces, s’est rendu en Allemagne pour suivre des études de kinésithérapeute.

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Elsa, elle aussi, a réussi à se frayer une route par des chemins de traverse. Sa caméra sur son épaule, elle s’est lancée dans la réalisation de films en autodidacte. « Depuis que j’ai réalisé mon premier long-métrage, je suis en paix », raconte la jeune femme, qui a, malgré tout, ruminé son échec pendant dix années. Et avoue, encore, un brin de regret.

Alice Raybaud