En 40 ans, la mobilité sociale des femmes a progressé, celle des hommes est restée quasi stable

https://www.insee.fr/fr/statistiques/3733096

Marc Collet et Émilie Pénicaud, division Études sociales, Insee

En 2015, 65 % des hommes âgés de 35 à 59 ans relèvent d’une catégorie socioprofessionnelle différente de celle de leur père, une proportion quasi stable depuis quarante ans. 28 % des hommes occupent une position sociale plus élevée que celle de leur père et 15 % une position inférieure. Les trajectoires ascendantes comme descendantes sont plus fréquentes qu’en 1977 (respectivement 24 % et 7 %).

En 2015, 71 % des femmes âgées de 35 à 59 ans relèvent d’une catégorie socioprofessionnelle différente de celle de leur mère, soit 12 points de plus qu’en 1977. 40 % des femmes occupent une position sociale plus élevée que celle de leur mère et 12 % une position plus basse. Leurs trajectoires sont donc globalement plus favorables que celles des hommes comparés à leur père. Cependant, si les femmes occupent fréquemment une position sociale plus élevée que leur mère, cela n’est toujours pas le cas par rapport à leur père : 25 % des femmes ont connu une trajectoire descendante par rapport à leur père et 22 % un parcours ascendant.

 

En 40 ans, la mobilité sociale des hommes est restée quasi stable

En 2015, 65 % des hommes français âgés de 35 à 59 ans, actifs occupés ou anciens actifs occupés, relèvent d’une catégorie socioprofessionnelle différente de celle de leur père (figure 1). Durant les quatre dernières décennies, ce taux de mobilité sociale intergénérationnelle est resté globalement stable : après avoir légèrement augmenté entre 1977 et 1993 (+ 3 points, de 64 % à 67 %), il a ensuite diminué de manière modérée (– 2 points) pour s’établir en 2015 quasiment au niveau de 1977.

Affichage de l’onglet contenant le tableau ou de l’onglet contenant le graphique

La mobilité sociale des hommes est de moins en moins liée à l’évolution de la structure des emplois

Une partie de la mobilité sociale masculine observée en 2015 résulte directement de l’évolution de la structure des emplois entre les générations d’hommes nés entre 1955 et 1980 et celles de leur père. Cette mobilité dite « structurelle » reflète les profonds changements de la société française depuis la fin des Trente Glorieuses : poursuite du déclin de l’emploi agricole, baisse de l’emploi industriel, salarisation et tertiarisation croissantes de l’économie se sont traduites par une baisse du nombre de travailleurs indépendants et d’ouvriers, au profit des emplois de cadres et professions intermédiaires. En 2015, 24 % de la mobilité sociale masculine observée correspond à de la mobilité « structurelle ».

Depuis la fin des années 1970, la structure des emplois des hommes est de plus en plus proche de celle de leurs pères. La part de la mobilité « structurelle » s’est ainsi nettement réduite (elle était de 40 % en 1977) et les mouvements qui n’y sont pas liés ont donc fortement augmenté au cours des quatre dernières décennies.

28 % des hommes occupent en 2015 une position sociale plus élevée que celle de leur père

En 2015, 43 % des hommes ont connu une mobilité sociale verticale (ascendante ou descendante, entre catégories socioprofessionnelles de salariés) et 23 % une mobilité non verticale (de statut, entre catégories non salariées et salariées, ou horizontale, entre catégories non salariées). Au cours des quatre dernières décennies, la mobilité non verticale des hommes a fortement baissé à la suite de la forte décroissance de l’emploi non-salarié. A contrario, leur mobilité verticale s’est renforcée : elle était de 31 % en 1977.

Les mouvements ascendants sont majoritaires au sein de la mobilité verticale [Vallet, 2014]. Entre 1977 et 2003, les hommes âgés de 35 à 59 ans ayant connu une ascension sociale par rapport à leur père étaient environ 3 fois plus nombreux que ceux dont la trajectoire a été descendante. Cette prédominance des mouvements ascendants s’est cependant réduite depuis : en 2015, ils ne sont plus que 1,8 fois plus nombreux que les descendants.

Depuis 40 ans, mobilités ascendante et descendante ont en effet évolué différemment. En hausse de plus en plus modérée de 1977 à 2003, la mobilité ascendante a ensuite diminué : en 2015, 28 % des hommes occupent une position sociale plus élevée que celle de leur père, contre 24 % en 1977 mais 31 % en 2003. La mobilité descendante a, elle, progressé de plus en plus : en 2015, elle concerne 15 % des hommes, soit deux fois plus qu’en 1977 (7 %).

Ascendants ou descendants, les trajets de mobilité masculine sont courts

Les mobilités des hommes s’effectuent le plus souvent entre catégories socialement « proches » [Dupays, 2006 ; Merllié, 2013″]. C’est le cas pour les mouvements ascendants : en 2015, 44 % des fils d’employés ou d’ouvriers non qualifiés sont devenus employés ou ouvriers qualifiés, mais seuls 19 % exercent une profession intermédiaire et 8 % sont cadres (figure 2). Pour leur part, 27 % des fils d’employés ou d’ouvriers qualifiés exercent une profession intermédiaire, mais seulement 13 % sont cadres.

Les mouvements descendants sont également courts : par exemple, 25 % des fils de cadres exercent une profession intermédiaire, mais seulement 4 % sont employés ou ouvriers non qualifiés.

Les hommes dont le père occupait une position sociale basse sont davantage concernés par des trajectoires ascendantes que descendantes. Par exemple, 40 % des fils d’employés ou d’ouvriers qualifiés ont connu une mobilité ascendante et 10 % une mobilité descendante, contre respectivement 27 % et 34 % des hommes dont le père exerçait une profession intermédiaire.

Figure 2 – Destinées sociales des hommes selon l’origine sociale de leur père en 2015

  • Lecture : en 2015, 27 % des fils d’agriculteurs exploitants exercent eux-mêmes cette profession, 9 % sont cadres et 27 % sont devenus employés ou ouvriers qualifiés.
  • Champ : France métropolitaine, hommes français actifs occupés ou anciens actifs occupés, âgés de 35 à 59 ans au 31 décembre de l’année d’enquête.
  • Source : Insee, enquêtes Formation et qualification professionnelle 2014-2015.

La mobilité sociale des femmes par rapport à leur mère progresse de 12 points en 40 ans

Hormis quelques études [Peugny, 2014 ; Vallet, 2014 ; Razafindranovona, 2017], les analyses de la mobilité sociale ne portent que sur les hommes. Le faible taux d’activité des femmes et les caractéristiques de leurs emplois ont en effet longtemps rendu difficile la comparaison de leur position professionnelle, avec celle de l’un ou l’autre de leur parent. Au cours des dernières décennies, les comportements d’activité des femmes se sont cependant rapprochés de ceux des hommes. Il est désormais possible de s’intéresser à leur mobilité sociale, en comparant leur catégorie socioprofessionnelle à celle de leur mère, même si la moindre participation au marché du travail de ces dernières limite le champ d’analyse (sources).

En 2015, 71 % des femmes françaises de 35 à 59 ans, actives occupées ou anciennes actives occupées, appartiennent à une autre catégorie socioprofessionnelle que celle de leur mère, encore en emploi ou l’ayant été (figure 3). En 40 ans, ce taux de mobilité sociale féminine a connu une forte hausse de 12 points, concentrée entre la fin des années 1970 et le début des années 1990. Inférieur de 5 points à celui des hommes par rapport à leur père en 1977, il le dépasse de 6 points en 2015.

Une partie de la mobilité sociale des femmes par rapport à leur mère est directement liée à l’évolution intergénérationnelle de leurs professions. Stable autour de 43 % entre 1977 et 1993, la part de cette mobilité dite « structurelle » a ensuite diminué de 8 points pour atteindre 35 % en 2015. Cette baisse plus modérée que celle observée pour les hommes montre que la structure des emplois féminins s’est davantage modifiée ces quarante dernières années que celle des emplois masculins.

3,4 fois plus de mobilité ascendante que descendante pour les femmes comparées à leur mère

Depuis 40 ans, la mobilité non verticale des femmes par rapport à leur mère a fortement diminué, encore plus que pour les hommes, le déclin des travailleuses non salariées étant intervenu plus tôt. Dans le même temps, l’expansion de leur mobilité verticale a été plus forte que celle des hommes : depuis 1977, le taux de mobilité verticale a plus que doublé pour atteindre 52 % en 2015. Il dépasse ainsi de 9 points celui des hommes, alors qu’il était inférieur de 8 points 40 ans plus tôt.

Au sein de la mobilité verticale, la part des mouvements ascendants est plus importante pour les femmes que pour les hommes. En 2015, les femmes en ascension sociale par rapport à leur mère sont 3,4 fois plus nombreuses que celles concernées par un recul. Ce rapport est légèrement plus élevé qu’en 1977 (ratio de 3,0). En effet, en 2015, 40 % des femmes occupent une position sociale plus élevée que leur mère, soit 2,4 fois plus qu’en 1977 (17 %) ; sur cette période, la proportion de celles qui ont connu une trajectoire descendante a été multipliée par 2,1 pour s’élever à 12 % en 2015.

Plus de mobilité descendante pour les filles de mère cadre que pour les fils de père cadre

La mobilité intergénérationnelle est plus favorable pour les femmes que pour les hommes. Cela s’explique en grande partie par le niveau socioprofessionnel des mères nettement inférieur à celui des pères. Les mouvements ascendants sont en effet d’autant plus fréquents que le parent occupe une position basse dans l’échelle sociale.

Certaines destinées sociales des femmes par rapport à leur mère sont proches de celles des hommes comparés à leur père. Ainsi, en 2015, 30 % des filles d’employées ou d’ouvrières qualifiées exercent une profession intermédiaire et 15 % sont cadres, des parts proches de celles des fils comparés à leur père (respectivement 27 % et 13 %) (figure 4).

Pour d’autres destinées sociales, des écarts existent selon le genre. Par exemple, les filles d’une mère cadre ont connu plus fréquemment des trajectoires descendantes que les fils d’un père cadre : 32 % des premières exercent une profession intermédiaire et 10 % sont employées ou ouvrières non qualifiées, contre respectivement 25 % et 4 % des seconds.

Figure 4 – Destinées sociales des femmes selon l’origine sociale de leur mère en 2015

  • Lecture : en 2015, 8 % des filles d’agricultrices exploitantes exercent elles-mêmes cette profession, 11 % sont cadres et 33 % sont devenues employées ou ouvrières qualifiées.
  • Champ : France métropolitaine, femmes françaises actives occupées ou anciennes actives occupées, âgées de 35 à 59 ans au 31 décembre de l’année d’enquête.
  • Source : Insee, enquête Formation et qualification professionnelle 2014-2015.

Par rapport à leur père, les trajectoires des femmes sont plus souvent descendantes

Comparer la position socioprofessionnelle des femmes à celle de leur père apporte un éclairage complémentaire.

En 2015, 70 % des femmes françaises âgées de 35 à 59 ans, actives occupées ou anciennes actives occupées, relèvent d’une catégorie socioprofessionnelle différente de celle de leur père (figure 5). Malgré un ralentissement à partir de 1993, ce taux n’a cessé de croître depuis la fin des années 1970 (+ 6 points) ; en 2015, il est au même niveau que leur taux de mobilité comparées à leur mère (71 %).

Si la mobilité verticale des femmes par rapport à leur mère est majoritairement ascendante, elle est au contraire plus souvent descendante par rapport à leur père. En 2015, 25 % des femmes âgées de 35 à 59 ans occupent une position sociale inférieure à celle de leur père (contre 12 % des femmes comparées à leur mère), alors que 22 % ont connu une trajectoire ascendante (contre 40 %).

Cette prédominance des mouvements descendants s’atténue lentement depuis 40 ans : en effet, le taux de mobilité ascendante des femmes par rapport à leur père a un peu plus progressé que leur taux de mobilité descendante (+ 9 points contre + 7 points).

Affichage de l’onglet contenant le tableau ou de l’onglet contenant le graphique

61 % des filles d’un père cadre occupent une position sociale moins élevée

La moindre fréquence des trajectoires ascendantes des femmes comparées à leur père plutôt qu’à leur mère s’observe quelle que soit la catégorie sociale du parent. Par exemple, en 2015, 20 % des femmes dont le père exerçait une profession intermédiaire sont cadres (figure 6), contre 29 % lorsque leur mère était profession intermédiaire.

À l’inverse, à catégorie sociale du parent donnée, les filles connaissent plus souvent une trajectoire descendante par rapport à leur père que par rapport à leur mère. Ainsi, 61 % des filles d’un père cadre occupent une position sociale inférieure (contre 53 % des filles d’une mère cadre) : 34 % sont professions intermédiaires (contre 32 %) et 27 % employées ou ouvrières, qualifiées ou non (contre 22 %).

Quand l’échec à un concours hante toute une vie

https://www.lemonde.fr/campus/article/2019/02/06/quand-l-echec-a-un-concours-hante-toute-une-vie_5419752_4401467.html?fbclid=IwAR0LjtE73dm_TpYurM6yk595ZrEryZSzXS61vwJK0EnRJFqt8B2Y5X9SGtE

Recalés à un examen, ils ressassent longtemps l’expérience douloureuse. Récits des illusions perdues.

Par Alice Raybaud Publié le 06 février 2019 à 06h00 – Mis à jour le 06 février 2019 à 06h00

Temps de Lecture 8 min.

Plus qu’un simple échec scolaire, rater un concours peut être vécu comme un événement traumatisant pour les candidats.
Plus qu’un simple échec scolaire, rater un concours peut être vécu comme un événement traumatisant pour les candidats. XAVIER LISSILLOUR

La boule au ventre, il pénètre dans l’immense salle où des centaines de chaises sont alignées au cordeau. Il s’assied, les mains moites. L’heure fatidique a sonné : il va découvrir les sujets du concours si longtemps préparé. Soudain, un tourbillon d’angoisse : aurait-il oublié de réviser une partie du programme ?

Lire aussi  L’épopée des concours d’entrée des grandes écoles

Sur cette sensation de vertige, Laurent se réveille, en nage. Ces cauchemars resurgissent presque chaque été, quand, dans la chaleur des vacances, ses déceptions passées en profitent pour refaire surface. A presque 60 ans, Laurent est encore assailli par la piqûre de son premier échec, survenu plus de trente années plus tôt, au capes d’histoire-géographie. Qu’il ait été reçu l’année suivante à ce concours n’y change rien : la blessure est toujours vive.

Le nom sur la liste

Comme ce professeur, de nombreuses personnes ont répondu à l’appel à témoignage du Monde, pour raconter leur difficile rebond après avoir échoué à un concours important. Des déçus de tous âges, qui disent beaucoup de la passion française pour ce mode de sélection et de son poids symbolique pour les candidats et leur entourage.

« La liste des admis est essentielle dans le récit du concours, car elle matérialise le classement et la catégorisation. C’est pourquoi elle peut être si violente. » Annabelle Allouch, sociologue

Treize ans furent nécessaires à Stéphane pour surmonter son double échec à l’agrégation d’anglais. Il fallut quinze années à Nathalie pour « oser passer un autre concours » après avoir été recalée au capes. Car, plus qu’un simple échec scolaire, rater un concours peut être vécu comme un événement traumatisant pour les candidats qui « l’investissent comme un moment-clé dans leur trajectoire d’individu », indique Annabelle Allouch, maîtresse de conférences en sociologie à l’université de Picardie-Jules-Verne, auteure de La Société du concours (Seuil, 2017).

Laurent se souvient encore de ce moment où il n’a pas trouvé son nom sur la liste du capes. « Ce fut une des pires expériences qui me soient arrivées, avoue-t-il. Ce n’était même plus être rayé d’une liste, c’était comme ne plus exister. » Les mots sont forts, comme le sentiment qui le submerge alors.

Cette vive émotion ressentie par les candidats – qu’ils soient reçus ou non – s’explique, selon Annabelle Allouch, par la valeur symbolique que revêt la liste des admis : « Elle peut sembler dérisoire : c’est un bout de papier imprimé. Mais elle est essentielle dans le récit du concours, car elle matérialise le classement et la catégorisation. C’est pourquoi elle peut être si violente. » Derrière cette liste se cache l’enjeu de l’accession – ou non – à un certain statut social, se jouant parfois au demi-point près entre le dernier admis et le premier recalé. Pour la sociologue, cette sentence de la note, et la croyance en sa valeur, s’apprennent et sont intériorisées dès le plus jeune âge et tout au long du parcours scolaire.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi  En finir avec l’obsession du concours

Peur de décevoir

C’est bien sa « note catastrophique » que Hugo, 19 ans, a eu du mal à digérer. En juillet 2018, le jeune homme apprend qu’il est recalé au concours commun des instituts d’études politiques (IEP), avec 5,4 de moyenne.

« J’avais peu confiance en moi et en mes chances de réussites, mais sanctionner plusieurs mois d’effort par une telle note, cela m’a laissé une grosse blessure », reconnaît-il. En septembre, l’étudiant lyonnais se résigne à se rendre en fac de droit, où il se surprend à se passionner pour les cours et à obtenir des résultats excellents. « Je savoure chaque semaine le fait que le travail paie. Mais reste en suspens une question qui a fait son chemin : est-ce que je vaux vraiment 5,4/20 ? »

« Quand je n’ai pas vu mon nom sur la liste des reçus, mon cœur s’est arrêté. Et puis, il a fallu rentrer, le dire aux parents, à la famille… Annoncer que vous êtes une ratée. » Gwenola, 30 ans

« On a fait du concours un jugement sur l’individu dans sa totalité, notamment par le biais des oraux qui évaluent la personnalité du candidat », souligne Annabelle Allouch, qui rappelle pourtant que cette épreuve scolaire est régie par « des déterminismes et des critères formulés au préalable sur lesquels le candidat a peu de prise ».

Mais si le jugement est dur pour soi, il peut parfois l’être plus encore lorsqu’il s’agit de l’annoncer à son entourage. « Quand je n’ai pas vu mon nom sur la liste des reçus en deuxième année de médecine, mon cœur s’est arrêté. Et puis, il a fallu rentrer, le dire aux parents, à la famille… Annoncer que vous êtes une ratée », résume Gwenola, 30 ans.

Cette expérience revient régulièrement dans le cabinet de consultation de Christophe Ferveur, psychologue au Relais Etudiants Lycéens de Paris (13e) et président du Réseau de soins psychiatriques et psychologiques pour les étudiants. « La passion est souvent d’abord celle des parents, qui projettent leurs propres attentes sur leur enfant et attendent près du combiné avec impatience qu’il leur annonce les résultats », observe-t-il.

La peur de décevoir – autant son cercle familial que son entourage moins proche – vient renforcer la pénibilité de l’échec et l’atteinte de l’estime de soi.

Renoncer à une ambition profonde

D’autant que, parfois, l’échec implique de renoncer net à une ambition profonde.« Médecin, c’était le métier de mes rêves », commence Pauline, étudiante de 24 ans. La jeune fille s’était préparée d’arrache-pied au concours de la première année commune aux études de santé (Paces). Au premier passage, elle rate à cinq places près, au second, à trois places seulement. Face à l’impossibilité de se présenter une troisième fois au concours, elle se dirige, contre son gré, vers un cursus de chimie. Elle l’affirme sans détour : « Il n’y a pas un jour où je n’y pense pas. Pas un jour où je ne me dis pas que je ne suis pas à ma place. »

« Mon père, issu d’un milieu populaire, s’en était sorti grâce [aux concours]. Depuis ce jour, ce type de sélection est devenu la solution la plus sûre à ses yeux. » Elsa, 36 ans

Ne pas avoir réussi à décrocher sa place : tel est le sentiment de beaucoup de candidats déçus. Et s’ils parviennent, par des voies détournées, à atteindre le métier qu’ils convoitaient sans passer par les grandes écoles qu’ils avaient alors tentées (Sciences Po, ENA…), certains conservent malgré tout une grande gêne à évoquer leur échec.

« Le statut auquel l’individu accède par un concours incarne une légitimité tellement forte qu’il a un impact sur toute une vie, de la même manière qu’un titre aristocratique classique, analyse Annabelle Allouch. Plus ce concours est prestigieux, plus on pourra s’en prévaloir dans tous les domaines de la vie, y compris dans le domaine familial ou amoureux. »

Si le concours est considéré comme un sésame, dans une société qui loue l’ascension par le diplôme, l’échec devient d’autant plus angoissant pour les candidats issus d’un milieu modeste. « Je me suis sentie condamnée à ne pas monter dans l’échelle sociale », confie Lauriane, 22 ans, qui a échoué en 2018 au capes d’histoire-géographie. De ce concours, il ne reste plus, à l’étudiante en reconversion, qu’une « grande désillusion ».

Article réservé à nos abonnés Lire aussi  « Faut-il créer des concours plus justes socialement ou se débarrasser du concours lui-même ? »

« J’ai eu l’impression que j’allais mourir »

« Dans ma famille, sans concours, pas de salut, prophétise à son tour Elsa, réalisatrice de films de 36 ans. Mon père, issu d’un milieu populaire, s’en était sorti grâce à euxIl a réussi l’ENA et, depuis ce jour, ce type de sélection est devenu la solution la plus sûre à ses yeux. »

Lorsque, à l’issue de sa prépa à Janson-de-Sailly (Paris 16e) puis à Henri-IV (Paris 5e), elle dit à son père qu’elle veut faire du cinéma, celui-ci fait la grimace. Mais il se rassure vite quand elle lui donne son objectif : intégrer la Fémis, accessible… sur concours.

La première année, Elsa passe sans problème l’écrit – qui favorise les connaissances littéraires –, mais se décompose lors de l’épreuve orale. « Au bout de cinq minutes, le président du jury m’a dit : “Il ne nous reste que quelques minutes et vous ne nous avez toujours pas convaincus.” Je me suis sentie attaquée. »

Peu rodée aux techniques de déstabilisation, fréquentes dans ce type d’oraux, la jeune femme de 20 ans perd ses moyens. Quelques jours plus tard, le résultat négatif tombe comme un couperet. « C’était dramatique, j’ai eu l’impression que j’allais mourir, se remémore-t-elle. Et puis mes parents se sont mis à douter de mon projet… »

Elsa retente malgré tout plusieurs fois sa chance, sans jamais plus passer le premier tour. Une grande angoisse saisit alors la passionnée de cinéma, née dans une famille qui croit en l’ascension par le mérite et par l’école.

Société méritocratique

Cette foi dans le concours participe d’une facette essentielle du récit républicain qui l’entoure, selon Annabelle Allouch. « Il existe toute une narration de la réussite sociale qui passe par la réussite scolaire inespérée. Il est, par exemple, très valorisant de faire valoir son ascension dans la hiérarchie sociale grâce à l’école en insistant sur ses origines modestes. Jusqu’à, pour certaines personnalités publiques, un peu les romancer… »

Ces histoires de réussites par l’école – et surtout par les grandes écoles – ont beaucoup de poids symbolique dans une société méritocratique où l’échec devient d’autant plus dur qu’on tend à le considérer comme étant de notre entière responsabilité. Pourtant, de nombreux chercheurs rappellent que l’admission dans les grandes écoles est encore grandement déterminée par l’origine sociale des candidats.

« Mon échec à Sciences Po s’avère plus formateur que certaines de mes réussites. » Une étudiante lyonnaise de 18 ans

Le récit romancé des « concours manqués » et des occasions perdues trouve aussi sa place dans cette mythologie républicaine. Evoquant ses deux échecs successifs à l’entrée de l’Ecole normale supérieure alors qu’il était en khâgne, Emmanuel Macron rétorque, dans L’Obs, à Jérôme Garcin : « J’étais trop amoureux pour préparer sérieusement le concours. »

La déception peut aussi se muer en désir de revanche : « Mon échec à Sciences Po s’avère plus formateur que certaines de mes réussites », assure une Lyonnaise de 18 ans, qui dit avoir appris à dépasser ses limites. « Mon échec m’a donné les moyens de réussir autrement », soutient un étudiant qui, après avoir raté sa Paces, s’est rendu en Allemagne pour suivre des études de kinésithérapeute.

Lire aussi  Les concours, une tradition française faussement méritocratique

Elsa, elle aussi, a réussi à se frayer une route par des chemins de traverse. Sa caméra sur son épaule, elle s’est lancée dans la réalisation de films en autodidacte. « Depuis que j’ai réalisé mon premier long-métrage, je suis en paix », raconte la jeune femme, qui a, malgré tout, ruminé son échec pendant dix années. Et avoue, encore, un brin de regret.

Alice Raybaud

Face à l’illusion méritocratique, ouvrir l’égalité des chances.

https://www.xerficanal.com/economie/emission/David-Guilbaud-Face-a-l-illusion-meritocratique-ouvrir-l-egalite-des-chances_3746605.html

Xerfi Canal a reçu David Guilbaud, haut fonctionnaire, dans le cadre de son livre « L’Illusion méritocratique ».

Une interview menée par Adrien de Tricornot.

Le diplôme n’efface pas la distance de classe

https://www.lemonde.fr/societe/article/2018/12/06/le-diplome-n-efface-pas-la-distance-de-classe_5393521_3224.html

Les étudiants issus de milieux populaires rivalisent d’efforts pour trouver un équilibre entre leur milieu d’origine et celui qu’ils rejoignent.

Par Isabelle Dautresme Publié hier à 12h00

Fils d’ouvrier, Nassim Larfa a usé ses pantalons sur les bancs de collèges et lycées estampillés « zone d’éducation prioritaire ». Aujourd’hui, à 22 ans, il est diplômé de Sciences Po Paris. Sans être exceptionnel, son parcours est suffisamment rare pour être remarqué. Pour preuve, selon l’Observatoire des inégalités, si près de 30 % des jeunes de 18 à 23 ans sont enfants d’ouvriers, ils ne représentent que 11 % des effectifs étudiants et à peine 6 % de ceux des grandes écoles.

A Sciences Po, Nassim Larfa a découvert un autre monde. « Le décalage avec le lycée était énorme. La très grande majorité des étudiants venaient de milieux très favorisés. Pour eux, l’IEP n’était qu’une étape pour accéder à autre chose, tandis que, pour moi, c’était un aboutissement. » Hélène (le prénom a été modifié) se souvient elle aussi de ses premiers pas à l’EM Grenoble : « Je me suis retrouvée avec des personnes dont les habitudes, les manières de s’amuser, de se détendre n’étaient pas les miennes. Aller boire un verre après les cours ou aujourd’hui après le travail, et organiser des fêtes dans des appartements, c’est quelque chose que l’on ne fait pas dans mon milieuD’abord parce que ça coûte cher. »

Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Elites françaises : enquête sur un monde clos

Acquérir les codes sociaux

Car il ne suffit pas d’ouvrir les portes des grandes écoles aux étudiants les plus modestes pour que les compteurs soient remis à zéro. « Ce type de scolarité les contraint à traverser l’espace social. Ils doivent fournir un gros effort pour acquérir les codes sociaux du milieu qu’ils rejoignent », analyse Paul Pasquali, sociologue, auteur de Passer les frontières sociales. Comment les « filières d’élite » entrouvrent leurs portes (Fayard, 2014).

Article réservé à nos abonnés Lire aussi  L’égalitarisme scolaire à l’épreuve

« Certains étudiants ont un mépris énorme pour toute personne qui ne vient pas du même milieu qu’eux »

A ces difficultés à trouver ses marques et à s’adapter à un nouvel environnement peut s’ajouter le sentiment de ne pas totalement mériter sa place. C’est ce qui est arrivé à Mathilde Millet. Issue de quartiers ZEP, la jeune femme a rejoint l’Institut d’études politiques de Lille après avoir bénéficié d’un dispositif d’égalité des chances. Il n’en fallait pas plus pour la rendre « suspecte » d’avoir bénéficié d’un coup de pouce. « Certains étudiants ont un mépris énorme pour toute personne qui ne vient pas du même milieu qu’eux, notamment les boursiers. » La jeune femme raconte s’être sentie tellement mal à l’aise qu’elle a pensé un moment arrêter. « Alors même que cette école j’en avais rêvé. »

Kylian (le prénom a été modifié) n’a pas bénéficié de programme particulier et il n’a pas intégré une grande école, mais la fac. Il n’empêche, le passage dans l’enseignement supérieur n’a pas été simple pour lui non plus. Dans sa famille, on n’a pas fait d’études et « on ne voyait pas l’intérêt d’en faire ». Lui a commencé par un CAP comptabilité dans un lycée d’Ardèche avant d’enchaîner sur un bac technologique. Une fois son diplôme en poche, il décide de prendre le large et met le cap sur Paris, loin de sa famille. « Lorsque je suis arrivé en fac d’histoire, j’ai tout de suite eu l’impression de ne pas être légitime. »

Eloignement avec la famille

Un sentiment qu’il ressent d’autant plus fortement que chez lui « il n’y a pas de livres », qu’on ne parle pas « culture » et qu’il a connu « une scolarité chaotique ». « J’avais et j’ai toujours du mal à assumer mon parcours et à dire d’où je viens. Au fond, j’ai honte », confesse-t-il. Pour rattraper son « retard culturel » et « se sentir enfin à sa place », il s’est mis à beaucoup lire, à aller au théâtre, à fréquenter les musées… au prix d’un éloignement avec sa famille. « Mes sœurs regardent la télé-réalité et rêvent de partir en vacances dans des parcs de loisirs, quand moi j’aime la littérature et voyager. C’est difficile à admettre, mais nous n’avons plus rien en commun. Je culpabilise mais tout prétexte est bon pour ne pas aller les voir », admet Kylian.

Cette mise à distance de la classe d’origine, fréquente lors des parcours de migration sociale, n’est ni automatique ni nécessairement définitive.

Cette difficulté à maintenir un équilibre entre le milieu d’origine et celui auquel le diplôme donne accès, David Foltz l’a connue lui aussi. Fils d’ouvrier mosellan, passé par Sciences Po, puis l’ENA, il a franchi les frontières sociales « en veillant à ne jamais renier ses origines ». S’il ne dévoilait pas spontanément d’où il ne venait ni ce que faisaient ses parents, il disait la vérité quand on lui posait la question. « Mais le monde ouvrier est si éloigné de celui de la plupart des étudiants que je côtoyais, que lorsque je disais que mon père était tuyauteur on me répondait parfois : “Ah, il a une boîte de chauffage” », se souvient-il.

Malgré des allers-retours réguliers entre sa famille, restée en Moselle, et les élites qu’il fréquente désormais, David Foltz concède que le fossé s’est creusé. « Ils sont fiers de moi. Quand je rentre, ils me charrient et me disent que je vais devenir président, mais, au fond, ils ne comprennent pas vraiment ce que je fais. Ce qui m’attriste le plus, c’est de ne pas pouvoir partager. » Cette mise à distance de la classe d’origine, fréquente lors des parcours de migration sociale, n’est cependant ni automatique ni nécessairement définitive. C’est notamment le cas « lorsque le changement de classe correspond au désir des parents, précise la philosophe Chantal Jaquet qui a codirigé La Fabrique des transclasses (PUF, 2018). Les sacrifices que certaines familles sont prêtes à faire pour que leurs enfants connaissent une vie meilleure, le transclasse ne peut les oublier ».

Article réservé à nos abonnés Lire aussi  Faut-il en finir avec le mérite ?

« On assiste à des phénomènes de regroupement – d’homophilie sociale – liés aux expériences antérieures, aux manières de penser, de se vêtir, de se divertir »

Nassim Larfa, lui, a le sentiment de naviguer entre deux mondes. « C’est hyper-important pour moi de rester proche de mes copains de la cité. Je suis d’un milieu populaire et le diplôme de Sciences Po n’y change rien. J’ai conscience que je n’aurai jamais les codes des milieux favorisés, que je ne pourrai jamais vraiment appartenir à ce monde, même si, aujourd’hui, je m’y sens à l’aise. » Car ce n’est pas parce qu’on fait les mêmes études que la distance sociale disparaît. Au contraire, « on assiste à des phénomènes de regroupement – d’homophilie sociale  liés aux expériences antérieures, aux manières de penser, de se vêtir, de se divertir », prévient Paul Pasquali. Un phénomène qui perdure longtemps après l’obtention du diplôme.

Lire aussi  Gaël Giraud : « Le lien social est ce qui fait qu’une société tient debout »

En témoigne Hélène. Même diplômée d’une grande école de commerce et avec un salaire confortable, elle ne se sent toujours pas à sa place dans sa nouvelle classe. « Je m’entends bien avec mes collègues, mais, dans l’entreprise, les personnes vers lesquelles je vais spontanément et avec qui je me sens vraiment à l’aise me ressemblent. Ce sont les femmes de ménage, les secrétaires… Avec elles seulement, je n’ai pas besoin de faire d’efforts. »

La lutte des « transclasses » Journal Libération, 6 septembre 2018

1) Qu’est-ce qu’un « transclasse », pourquoi la philosophe qui a forgé cette notion la préfère-t-elle à celles « d’ascension sociale » et de « transfuge » de classe ?

2) Que veut dire Chantal Jaquet lorsqu’elle indique vouloir « en finir avec le mérite » ?

3) Que veut-elle exprimer lorsqu’elle dit « on ne se fait pas tout seul » et lorsqu’elle dit en substance que le « transclasse » doit apprendre de nouveaux codes ?

Ils déjouent les règles de la reproduction sociale et passent d’un milieu à l’autre. Un livre s’intéresse aux parcours sinueux d’anciens enfants des classes populaires, loin des clichés de l’ascenseur social ou du self-made-man. C’est un passe-classe, un « migrant » social, dit-on même parfois. Celui qui saute les frontières et fait mentir la loi de la reproduction sociale.

 

Il y a quelques années, la philosophe Chantal Jaquet a forgé un concept pour le dire : le « transclasse ». « Celui qui passe d’une classe sociale à l’autre », explique-t-elle. Un mot qu’elle préfère à la notion d’ascension sociale, « qui suppose qu’être médecin est forcément mieux qu’être ouvrier », comme à celle de « transfuge de classe », qui sent le traître : « Pourquoi devrait-on s’excuser de ne pas être resté dans la misère avec les « siens » ?» Le mot de transclasse, adaptation du concept anglo-saxon de class-passing, désigne aussi bien l’enfant d’ouvrier devenu grand bourgeois que le fils du juge établi à l’usine. Il se veut neutre : « Qu’y a-t-il de positif à prendre « l’ascenseur social » si on adopte certaines valeurs négatives de la classe du dessus ? » pointe la philosophe. «La difficulté n’est pas de monter, mais, en montant, de rester soi», écrivait déjà l’historien Jules Michelet, fameux transclasse lui-même.

 

Chantal Jaquet renoue avec le sujet dans la Fabrique des transclasses, qui vient de paraître aux PUF. Cet ouvrage collectif, issu d’un colloque tenu à la Sorbonne en mai 2017, est insolite : sociologues, historiennes ou philosophes qui le composent disent «je», «nous». Tous sont des transclasses, tous sont donc à la fois « experts » du sujet et « objets » de l’analyse. Ils disent le sentiment d’étrangeté qui les a longtemps taraudés (la psychiatre Patricia Janody raconte la honte qui la tétanisait dès qu’elle passait le seuil d’une librairie), l’apprentissage de codes qui n’étaient pas ceux de leur milieu d’origine.

 

Certains utilisent des expressions comme « sortir du bois » ou « coming out » pour qualifier leur prise de parole publique (lire ci-contre). Leur passage d’un monde social à l’autre a certainement nourri leur travail intellectuel : « Les transclasses sont obligés de construire et déconstruire tout ce qui semble naturel aux autres », témoigne Chantal Jaquet qui a coordonné l’ouvrage avec le philosophe Gérard Bras.

 

À 9 ans, le propre père de Chantal Jaquet était berger. Il est devenu mineur, puis employé communal. Rien ne prédisposait la petite fille à devenir professeure de philosophie à la Sorbonne, à se consacrer au corps et à l’odorat. C’est en étudiant Spinoza, dont la philosophe est spécialiste, qu’elle a mis les mots sur sa propre situation : « Il m’a donné les clefs pour penser en terme de puissance d’agir plutôt qu’en terme de liberté. Comment trouve-t-on la puissance d’agir dans une situation qu’on n’a pas choisie ?» Elle ne nie pas la force des mécanismes de

reproduction sociale, au contraire. « Mais il y a parfois « trouble dans l’héritage ». Et la non reproduction sociale a elle aussi ses lois.» Suivre les chemins de traverse pris par les transclasses éclaire d’un jour nouveau de nombreux lieux communs sociologiques. En tout premier lieu, Chantal Jaquet veut « en finir avec le mérite ». « Une notion couperet qui rend les individus responsables de leurs destins, et transforme l’injustice en prétendue justice », décrypte-t-elle. Chantal Jaquet le

sait bien : «Nos parcours singuliers en viennent alors à justifier l’ordre social.»

 

Elle fait aussi un sort à la fameuse « mobilité sociale », abstraction qui donne l’illusion de parcours rectilignes, alors que celui du transclasse est heurté, empêché. Quant au self-made-man, « c’est une fiction », martèle-t-elle. « On ne se fait pas tout seul. Toute ambition est l’ambition de quelque chose, et il faut bien avoir une idée de ce quelque chose, un modèle à imiter pour se mettre en marche.» Spinoza lui a appris qu’un individu n’est jamais une substance isolée, qu’il est sans cesse affecté par les éléments extérieurs, modifié par l’altérité – que ce soit son milieu qui le propulse (des parents sacrificiels) ou l’expulse (un homosexuel n’a parfois pas d’autre choix que de partir).

 

La philosophe se frotte aussi à Bourdieu. Dans les Héritiers, paru en 1964, le sociologue décrypte comment l’école reproduit les inégalités. «Il y a un « paradoxe Bourdieu », précise Jaquet, qui écrit sur la reproduction sociale tout en étant lui-même la preuve qu’on peut y couper [le père du sociologue était facteur, ndlr]. Je pense qu’il ne désavouerait pas mon approche par le singulier. Lui-même a montré dans ses travaux que la reproduction sociale est un déterminisme, pas une fatalité.»

 

 Alors que la littérature a depuis longtemps dressé le portrait de ces «passe-classe», d’Annie Ernaux à Didier Eribon, d’Édouard Louis à Aurélie Filippetti, en cette rentrée littéraire, cette figure déjouant les statistiques a longtemps été un point aveugle pour les penseurs de gauche. «Ils étaient gênés par le sujet, facilement récupérable par la droite qui exalte l’individu solitaire, explique Jaquet. On ne savait pas trop quoi faire de ces cas-là. Mais depuis les années 90 et surtout 2000, des sociologues, comme Bernard Lahire, Stéphane Beaud ou Paul Pasquali, se sont attelés à la trajectoire des élèves des classes populaires sélectionnés par les grandes écoles.»

 

Le silence vient aussi des transclasses eux-mêmes.

Avec les Trente Glorieuses et le besoin d’une main-d’œuvre qualifiée, avec les rêves d’émancipation des années 70, ils avaient été valorisés. « J’ai senti que quelque chose changeait dans les années 90, témoigne Jaquet. J’avais parfois l’impression d’être malgré moi un vivant reproche à ceux à qui je parlais de mes origines. Comme si je diminuais leur propre mérite. Il y a quelque chose d’agressif à dire : « Là d’où je viens… » » Et aujourd’hui ? « À l’heure des « premiers de cordées », les inégalités augmentent.»

Et le transclasse risque à nouveau de devenir alibi, celui de la sélection.

 

Quelques histoires personnelles.

Martine Sonnet, Historienne au CNRS

« L’entourage est déterminant pour comprendre les parcours des transclasses » « À mes yeux, mon père est le premier transclasse de la famille, le déclencheur d’un processus que j’ai poursuivi. En 1951, lorsqu’il quitte sa condition d’artisan rural – il était forgeron en Normandie – pour s’installer en ville et entrer à l’usine Renault de Billancourt, il accomplit un déplacement géographique déterminant. Cette entrée dans la condition ouvrière a probablement été pour lui une perte de liberté. «Née en 1955, j’ai vécu ce déménagement à l’âge de 6 mois. Contrairement à mes aînés, plus âgés, je n’ai donc vécu ni la séparation d’avec le monde de l’enfance ni l’école avec classe unique des milieux ruraux. Vivant en appartement dans une cité HLM toute neuve, de bonne qualité, j’ai fréquenté une maternelle Freinet. Pour moi, il était évident que je ne pouvais être que bonne élève. J’avais conscience du sacrifice paternel, mais aussi du fait que j’étais la mieux positionnée de la fratrie pour bénéficier de ces bonnes conditions. L’entourage est déterminant pour comprendre les parcours des transclasses. « Pendant cinquante ans, je me suis peu interrogée sur l’influence de ma classe d’origine sur mon parcours personnel. J’étais devenue historienne afin d’avoir un prétexte pour écrire – une activité souvent liée au changement de condition sociale. J’avais donc besoin d’écrire, mais pas de m’affirmer en tant que transclasse. Pourtant, lorsque j’ai raconté à la première personne l’itinéraire de mon père dans le livre Atelier 62 (Le temps qu’il fait, 2008), je suis, en quelque sorte, sortie du bois, j’ai assumé ce statut.

«J’ai toujours refusé de préparer des concours. Je pense que j’avais intériorisé le fait que nous n’étions pas égaux sur la ligne de départ : cela impliquait pour moi d’arrêter de travailler, pour un résultat incertain. De plus, quand on est la première d’une famille modeste à entrer dans le supérieur, on ne sait rien des carrières. Je pensais que l’agrégation ne servait qu’à enseigner, alors qu’elle permet d’accéder à la recherche. Aujourd’hui encore, je me considère un peu à la marge. «Il me semble difficile de suivre un parcours transclasse aujourd’hui. Outre le contexte familial, j’ai été portée par un mouvement générationnel de prolongement des études. Et avec le plein-emploi, jusqu’aux années 70, les prises de risque comme celle de mon père étaient plus limitées.»

 

Soubattra Danasségarane, professeure de philosophie

« J’ai toujours été paniquée par la faute d’orthographe, une faute morale » « Je suis née en France en 1989 de parents tamouls. Je suis allée en Inde vers 10 ans, et j’ai vu la misère. J’ai réalisé que pour la famille indienne, nous étions censés être riches, et qu’en France nous ne l’étions pas. Nous vivions dans une cité HLM de Bondy (Seine-Saint-Denis).

«Aujourd’hui, je dirais que je suis de la classe moyenne ascendante, bobo de gauche tendance écolo. J’ai longtemps voulu me détacher de ma classe sociale d’origine. J’avais peur d’y être réduite, que ce soit un handicap. Maintenant que ce conflit est apaisé, j’y reviens : c’est un milieu plus authentique, avec des codes que je maîtrise mieux. « Mon itinéraire de transclasse est beaucoup passé par la langue. Mon père était féru de littérature, et mes deux parents étaient amoureux de leur langue. Ils m’ont sans doute transmis cela. Mais j’ai refusé de parler le tamoul, que je jugeais primitif, peu intellectuel, et lié à des valeurs morales que je refusais. Le français a été pour moi la langue de l’émancipation et une bulle protectrice qui me permettait, dans mon journal intime ou en parlant avec mes soeurs, de ne pas être comprise de ma mère.

Plus tard, j’avais souvent le sentiment d’être ramenée à ma couleur et à mes origines : je pouvais parler de philo dans un français impeccable et m’entendre répondre par un collègue : «Tu nous apportes le soleil de Pondichéry !» J’ai toujours été paniquée par la faute d’orthographe, comme relevant de la faute morale : il m’est arrivé d’envoyer des mails pour m’excuser d’une erreur, par peur de perdre tout crédit. Aujourd’hui encore, quand je parle devant mes pairs j’angoisse de ne pas trouver le bon mot.

«C’est à la fac, lorsque j’ai préparé l’agrégation, que la différence sociale a été la plus violente : beaucoup d’étudiants avaient une grande culture générale, leurs parents exerçaient des professions libérales. J’avais l’impression qu’ils savaient déjà tout, que je n’avais qu’un savoir scolaire face à eux. «J’ai du mal à accepter les discours sur la méritocratie qui ne marche pas. J’enseigne dans un lycée proche de celui où j’ai étudié : je devais y revenir, montrer les possibles. C’est presque naïf, mais j’y tiens, et je vois beaucoup d’élèves partir en prépa, à l’étranger. Ce n’est pas parce qu’on n’a pas d’argent qu’on ne peut pas y arriver.» Recueilli par Thibaut Sardier

Plusieurs liens vers des émissions qui portent sur l’ascension sociale

  • De quels thèmes du cours est-il question dans ces discussions et témoignages ?
  • Sur quoi les individus qui expliquent leur histoire se sont-ils appuyés pour s’en sortir ?
  • Quelles difficultés sont notamment citées ?

 

https://www.franceinter.fr/emissions/grand-bien-vous-fasse/grand-bien-vous-fasse-13-juin-2018

https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/voyage-transclasse-histoires-de-ceux-qui-ont-quitte-leur-milieu

https://www.franceculture.fr/emissions/les-pieds-sur-terre/lascenseur-social

https://www.franceinter.fr/emissions/chambre-d-ado/chambre-d-ado-19-aout-2018