Quand l’échec à un concours hante toute une vie

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Recalés à un examen, ils ressassent longtemps l’expérience douloureuse. Récits des illusions perdues.

Par Alice Raybaud Publié le 06 février 2019 à 06h00 – Mis à jour le 06 février 2019 à 06h00

Temps de Lecture 8 min.

Plus qu’un simple échec scolaire, rater un concours peut être vécu comme un événement traumatisant pour les candidats.
Plus qu’un simple échec scolaire, rater un concours peut être vécu comme un événement traumatisant pour les candidats. XAVIER LISSILLOUR

La boule au ventre, il pénètre dans l’immense salle où des centaines de chaises sont alignées au cordeau. Il s’assied, les mains moites. L’heure fatidique a sonné : il va découvrir les sujets du concours si longtemps préparé. Soudain, un tourbillon d’angoisse : aurait-il oublié de réviser une partie du programme ?

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Sur cette sensation de vertige, Laurent se réveille, en nage. Ces cauchemars resurgissent presque chaque été, quand, dans la chaleur des vacances, ses déceptions passées en profitent pour refaire surface. A presque 60 ans, Laurent est encore assailli par la piqûre de son premier échec, survenu plus de trente années plus tôt, au capes d’histoire-géographie. Qu’il ait été reçu l’année suivante à ce concours n’y change rien : la blessure est toujours vive.

Le nom sur la liste

Comme ce professeur, de nombreuses personnes ont répondu à l’appel à témoignage du Monde, pour raconter leur difficile rebond après avoir échoué à un concours important. Des déçus de tous âges, qui disent beaucoup de la passion française pour ce mode de sélection et de son poids symbolique pour les candidats et leur entourage.

« La liste des admis est essentielle dans le récit du concours, car elle matérialise le classement et la catégorisation. C’est pourquoi elle peut être si violente. » Annabelle Allouch, sociologue

Treize ans furent nécessaires à Stéphane pour surmonter son double échec à l’agrégation d’anglais. Il fallut quinze années à Nathalie pour « oser passer un autre concours » après avoir été recalée au capes. Car, plus qu’un simple échec scolaire, rater un concours peut être vécu comme un événement traumatisant pour les candidats qui « l’investissent comme un moment-clé dans leur trajectoire d’individu », indique Annabelle Allouch, maîtresse de conférences en sociologie à l’université de Picardie-Jules-Verne, auteure de La Société du concours (Seuil, 2017).

Laurent se souvient encore de ce moment où il n’a pas trouvé son nom sur la liste du capes. « Ce fut une des pires expériences qui me soient arrivées, avoue-t-il. Ce n’était même plus être rayé d’une liste, c’était comme ne plus exister. » Les mots sont forts, comme le sentiment qui le submerge alors.

Cette vive émotion ressentie par les candidats – qu’ils soient reçus ou non – s’explique, selon Annabelle Allouch, par la valeur symbolique que revêt la liste des admis : « Elle peut sembler dérisoire : c’est un bout de papier imprimé. Mais elle est essentielle dans le récit du concours, car elle matérialise le classement et la catégorisation. C’est pourquoi elle peut être si violente. » Derrière cette liste se cache l’enjeu de l’accession – ou non – à un certain statut social, se jouant parfois au demi-point près entre le dernier admis et le premier recalé. Pour la sociologue, cette sentence de la note, et la croyance en sa valeur, s’apprennent et sont intériorisées dès le plus jeune âge et tout au long du parcours scolaire.

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Peur de décevoir

C’est bien sa « note catastrophique » que Hugo, 19 ans, a eu du mal à digérer. En juillet 2018, le jeune homme apprend qu’il est recalé au concours commun des instituts d’études politiques (IEP), avec 5,4 de moyenne.

« J’avais peu confiance en moi et en mes chances de réussites, mais sanctionner plusieurs mois d’effort par une telle note, cela m’a laissé une grosse blessure », reconnaît-il. En septembre, l’étudiant lyonnais se résigne à se rendre en fac de droit, où il se surprend à se passionner pour les cours et à obtenir des résultats excellents. « Je savoure chaque semaine le fait que le travail paie. Mais reste en suspens une question qui a fait son chemin : est-ce que je vaux vraiment 5,4/20 ? »

« Quand je n’ai pas vu mon nom sur la liste des reçus, mon cœur s’est arrêté. Et puis, il a fallu rentrer, le dire aux parents, à la famille… Annoncer que vous êtes une ratée. » Gwenola, 30 ans

« On a fait du concours un jugement sur l’individu dans sa totalité, notamment par le biais des oraux qui évaluent la personnalité du candidat », souligne Annabelle Allouch, qui rappelle pourtant que cette épreuve scolaire est régie par « des déterminismes et des critères formulés au préalable sur lesquels le candidat a peu de prise ».

Mais si le jugement est dur pour soi, il peut parfois l’être plus encore lorsqu’il s’agit de l’annoncer à son entourage. « Quand je n’ai pas vu mon nom sur la liste des reçus en deuxième année de médecine, mon cœur s’est arrêté. Et puis, il a fallu rentrer, le dire aux parents, à la famille… Annoncer que vous êtes une ratée », résume Gwenola, 30 ans.

Cette expérience revient régulièrement dans le cabinet de consultation de Christophe Ferveur, psychologue au Relais Etudiants Lycéens de Paris (13e) et président du Réseau de soins psychiatriques et psychologiques pour les étudiants. « La passion est souvent d’abord celle des parents, qui projettent leurs propres attentes sur leur enfant et attendent près du combiné avec impatience qu’il leur annonce les résultats », observe-t-il.

La peur de décevoir – autant son cercle familial que son entourage moins proche – vient renforcer la pénibilité de l’échec et l’atteinte de l’estime de soi.

Renoncer à une ambition profonde

D’autant que, parfois, l’échec implique de renoncer net à une ambition profonde.« Médecin, c’était le métier de mes rêves », commence Pauline, étudiante de 24 ans. La jeune fille s’était préparée d’arrache-pied au concours de la première année commune aux études de santé (Paces). Au premier passage, elle rate à cinq places près, au second, à trois places seulement. Face à l’impossibilité de se présenter une troisième fois au concours, elle se dirige, contre son gré, vers un cursus de chimie. Elle l’affirme sans détour : « Il n’y a pas un jour où je n’y pense pas. Pas un jour où je ne me dis pas que je ne suis pas à ma place. »

« Mon père, issu d’un milieu populaire, s’en était sorti grâce [aux concours]. Depuis ce jour, ce type de sélection est devenu la solution la plus sûre à ses yeux. » Elsa, 36 ans

Ne pas avoir réussi à décrocher sa place : tel est le sentiment de beaucoup de candidats déçus. Et s’ils parviennent, par des voies détournées, à atteindre le métier qu’ils convoitaient sans passer par les grandes écoles qu’ils avaient alors tentées (Sciences Po, ENA…), certains conservent malgré tout une grande gêne à évoquer leur échec.

« Le statut auquel l’individu accède par un concours incarne une légitimité tellement forte qu’il a un impact sur toute une vie, de la même manière qu’un titre aristocratique classique, analyse Annabelle Allouch. Plus ce concours est prestigieux, plus on pourra s’en prévaloir dans tous les domaines de la vie, y compris dans le domaine familial ou amoureux. »

Si le concours est considéré comme un sésame, dans une société qui loue l’ascension par le diplôme, l’échec devient d’autant plus angoissant pour les candidats issus d’un milieu modeste. « Je me suis sentie condamnée à ne pas monter dans l’échelle sociale », confie Lauriane, 22 ans, qui a échoué en 2018 au capes d’histoire-géographie. De ce concours, il ne reste plus, à l’étudiante en reconversion, qu’une « grande désillusion ».

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« J’ai eu l’impression que j’allais mourir »

« Dans ma famille, sans concours, pas de salut, prophétise à son tour Elsa, réalisatrice de films de 36 ans. Mon père, issu d’un milieu populaire, s’en était sorti grâce à euxIl a réussi l’ENA et, depuis ce jour, ce type de sélection est devenu la solution la plus sûre à ses yeux. »

Lorsque, à l’issue de sa prépa à Janson-de-Sailly (Paris 16e) puis à Henri-IV (Paris 5e), elle dit à son père qu’elle veut faire du cinéma, celui-ci fait la grimace. Mais il se rassure vite quand elle lui donne son objectif : intégrer la Fémis, accessible… sur concours.

La première année, Elsa passe sans problème l’écrit – qui favorise les connaissances littéraires –, mais se décompose lors de l’épreuve orale. « Au bout de cinq minutes, le président du jury m’a dit : “Il ne nous reste que quelques minutes et vous ne nous avez toujours pas convaincus.” Je me suis sentie attaquée. »

Peu rodée aux techniques de déstabilisation, fréquentes dans ce type d’oraux, la jeune femme de 20 ans perd ses moyens. Quelques jours plus tard, le résultat négatif tombe comme un couperet. « C’était dramatique, j’ai eu l’impression que j’allais mourir, se remémore-t-elle. Et puis mes parents se sont mis à douter de mon projet… »

Elsa retente malgré tout plusieurs fois sa chance, sans jamais plus passer le premier tour. Une grande angoisse saisit alors la passionnée de cinéma, née dans une famille qui croit en l’ascension par le mérite et par l’école.

Société méritocratique

Cette foi dans le concours participe d’une facette essentielle du récit républicain qui l’entoure, selon Annabelle Allouch. « Il existe toute une narration de la réussite sociale qui passe par la réussite scolaire inespérée. Il est, par exemple, très valorisant de faire valoir son ascension dans la hiérarchie sociale grâce à l’école en insistant sur ses origines modestes. Jusqu’à, pour certaines personnalités publiques, un peu les romancer… »

Ces histoires de réussites par l’école – et surtout par les grandes écoles – ont beaucoup de poids symbolique dans une société méritocratique où l’échec devient d’autant plus dur qu’on tend à le considérer comme étant de notre entière responsabilité. Pourtant, de nombreux chercheurs rappellent que l’admission dans les grandes écoles est encore grandement déterminée par l’origine sociale des candidats.

« Mon échec à Sciences Po s’avère plus formateur que certaines de mes réussites. » Une étudiante lyonnaise de 18 ans

Le récit romancé des « concours manqués » et des occasions perdues trouve aussi sa place dans cette mythologie républicaine. Evoquant ses deux échecs successifs à l’entrée de l’Ecole normale supérieure alors qu’il était en khâgne, Emmanuel Macron rétorque, dans L’Obs, à Jérôme Garcin : « J’étais trop amoureux pour préparer sérieusement le concours. »

La déception peut aussi se muer en désir de revanche : « Mon échec à Sciences Po s’avère plus formateur que certaines de mes réussites », assure une Lyonnaise de 18 ans, qui dit avoir appris à dépasser ses limites. « Mon échec m’a donné les moyens de réussir autrement », soutient un étudiant qui, après avoir raté sa Paces, s’est rendu en Allemagne pour suivre des études de kinésithérapeute.

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Elsa, elle aussi, a réussi à se frayer une route par des chemins de traverse. Sa caméra sur son épaule, elle s’est lancée dans la réalisation de films en autodidacte. « Depuis que j’ai réalisé mon premier long-métrage, je suis en paix », raconte la jeune femme, qui a, malgré tout, ruminé son échec pendant dix années. Et avoue, encore, un brin de regret.

Alice Raybaud

Le diplôme n’efface pas la distance de classe

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Les étudiants issus de milieux populaires rivalisent d’efforts pour trouver un équilibre entre leur milieu d’origine et celui qu’ils rejoignent.

Par Isabelle Dautresme Publié hier à 12h00

Fils d’ouvrier, Nassim Larfa a usé ses pantalons sur les bancs de collèges et lycées estampillés « zone d’éducation prioritaire ». Aujourd’hui, à 22 ans, il est diplômé de Sciences Po Paris. Sans être exceptionnel, son parcours est suffisamment rare pour être remarqué. Pour preuve, selon l’Observatoire des inégalités, si près de 30 % des jeunes de 18 à 23 ans sont enfants d’ouvriers, ils ne représentent que 11 % des effectifs étudiants et à peine 6 % de ceux des grandes écoles.

A Sciences Po, Nassim Larfa a découvert un autre monde. « Le décalage avec le lycée était énorme. La très grande majorité des étudiants venaient de milieux très favorisés. Pour eux, l’IEP n’était qu’une étape pour accéder à autre chose, tandis que, pour moi, c’était un aboutissement. » Hélène (le prénom a été modifié) se souvient elle aussi de ses premiers pas à l’EM Grenoble : « Je me suis retrouvée avec des personnes dont les habitudes, les manières de s’amuser, de se détendre n’étaient pas les miennes. Aller boire un verre après les cours ou aujourd’hui après le travail, et organiser des fêtes dans des appartements, c’est quelque chose que l’on ne fait pas dans mon milieuD’abord parce que ça coûte cher. »

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Acquérir les codes sociaux

Car il ne suffit pas d’ouvrir les portes des grandes écoles aux étudiants les plus modestes pour que les compteurs soient remis à zéro. « Ce type de scolarité les contraint à traverser l’espace social. Ils doivent fournir un gros effort pour acquérir les codes sociaux du milieu qu’ils rejoignent », analyse Paul Pasquali, sociologue, auteur de Passer les frontières sociales. Comment les « filières d’élite » entrouvrent leurs portes (Fayard, 2014).

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« Certains étudiants ont un mépris énorme pour toute personne qui ne vient pas du même milieu qu’eux »

A ces difficultés à trouver ses marques et à s’adapter à un nouvel environnement peut s’ajouter le sentiment de ne pas totalement mériter sa place. C’est ce qui est arrivé à Mathilde Millet. Issue de quartiers ZEP, la jeune femme a rejoint l’Institut d’études politiques de Lille après avoir bénéficié d’un dispositif d’égalité des chances. Il n’en fallait pas plus pour la rendre « suspecte » d’avoir bénéficié d’un coup de pouce. « Certains étudiants ont un mépris énorme pour toute personne qui ne vient pas du même milieu qu’eux, notamment les boursiers. » La jeune femme raconte s’être sentie tellement mal à l’aise qu’elle a pensé un moment arrêter. « Alors même que cette école j’en avais rêvé. »

Kylian (le prénom a été modifié) n’a pas bénéficié de programme particulier et il n’a pas intégré une grande école, mais la fac. Il n’empêche, le passage dans l’enseignement supérieur n’a pas été simple pour lui non plus. Dans sa famille, on n’a pas fait d’études et « on ne voyait pas l’intérêt d’en faire ». Lui a commencé par un CAP comptabilité dans un lycée d’Ardèche avant d’enchaîner sur un bac technologique. Une fois son diplôme en poche, il décide de prendre le large et met le cap sur Paris, loin de sa famille. « Lorsque je suis arrivé en fac d’histoire, j’ai tout de suite eu l’impression de ne pas être légitime. »

Eloignement avec la famille

Un sentiment qu’il ressent d’autant plus fortement que chez lui « il n’y a pas de livres », qu’on ne parle pas « culture » et qu’il a connu « une scolarité chaotique ». « J’avais et j’ai toujours du mal à assumer mon parcours et à dire d’où je viens. Au fond, j’ai honte », confesse-t-il. Pour rattraper son « retard culturel » et « se sentir enfin à sa place », il s’est mis à beaucoup lire, à aller au théâtre, à fréquenter les musées… au prix d’un éloignement avec sa famille. « Mes sœurs regardent la télé-réalité et rêvent de partir en vacances dans des parcs de loisirs, quand moi j’aime la littérature et voyager. C’est difficile à admettre, mais nous n’avons plus rien en commun. Je culpabilise mais tout prétexte est bon pour ne pas aller les voir », admet Kylian.

Cette mise à distance de la classe d’origine, fréquente lors des parcours de migration sociale, n’est ni automatique ni nécessairement définitive.

Cette difficulté à maintenir un équilibre entre le milieu d’origine et celui auquel le diplôme donne accès, David Foltz l’a connue lui aussi. Fils d’ouvrier mosellan, passé par Sciences Po, puis l’ENA, il a franchi les frontières sociales « en veillant à ne jamais renier ses origines ». S’il ne dévoilait pas spontanément d’où il ne venait ni ce que faisaient ses parents, il disait la vérité quand on lui posait la question. « Mais le monde ouvrier est si éloigné de celui de la plupart des étudiants que je côtoyais, que lorsque je disais que mon père était tuyauteur on me répondait parfois : “Ah, il a une boîte de chauffage” », se souvient-il.

Malgré des allers-retours réguliers entre sa famille, restée en Moselle, et les élites qu’il fréquente désormais, David Foltz concède que le fossé s’est creusé. « Ils sont fiers de moi. Quand je rentre, ils me charrient et me disent que je vais devenir président, mais, au fond, ils ne comprennent pas vraiment ce que je fais. Ce qui m’attriste le plus, c’est de ne pas pouvoir partager. » Cette mise à distance de la classe d’origine, fréquente lors des parcours de migration sociale, n’est cependant ni automatique ni nécessairement définitive. C’est notamment le cas « lorsque le changement de classe correspond au désir des parents, précise la philosophe Chantal Jaquet qui a codirigé La Fabrique des transclasses (PUF, 2018). Les sacrifices que certaines familles sont prêtes à faire pour que leurs enfants connaissent une vie meilleure, le transclasse ne peut les oublier ».

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« On assiste à des phénomènes de regroupement – d’homophilie sociale – liés aux expériences antérieures, aux manières de penser, de se vêtir, de se divertir »

Nassim Larfa, lui, a le sentiment de naviguer entre deux mondes. « C’est hyper-important pour moi de rester proche de mes copains de la cité. Je suis d’un milieu populaire et le diplôme de Sciences Po n’y change rien. J’ai conscience que je n’aurai jamais les codes des milieux favorisés, que je ne pourrai jamais vraiment appartenir à ce monde, même si, aujourd’hui, je m’y sens à l’aise. » Car ce n’est pas parce qu’on fait les mêmes études que la distance sociale disparaît. Au contraire, « on assiste à des phénomènes de regroupement – d’homophilie sociale  liés aux expériences antérieures, aux manières de penser, de se vêtir, de se divertir », prévient Paul Pasquali. Un phénomène qui perdure longtemps après l’obtention du diplôme.

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En témoigne Hélène. Même diplômée d’une grande école de commerce et avec un salaire confortable, elle ne se sent toujours pas à sa place dans sa nouvelle classe. « Je m’entends bien avec mes collègues, mais, dans l’entreprise, les personnes vers lesquelles je vais spontanément et avec qui je me sens vraiment à l’aise me ressemblent. Ce sont les femmes de ménage, les secrétaires… Avec elles seulement, je n’ai pas besoin de faire d’efforts. »

Gaël Giraud : « Le lien social est ce qui fait qu’une société tient debout »

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Entretien avec l’économiste en chef de l’Agence française de développement, qui s’alarme de la distance croissante entre riches et pauvres. Propos recueillis par Annie Kahn Publié hier à 12h00 Temps de Lecture 4 min.

A l’occasion de la conférence du vendredi 7 décembre 2018, organisée par l’Agence française du développement (AFD) sur le thème « Inégalités et lien social », Gaël Giraud insiste sur l’interdépendance entre égalité et solidarité.

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Comment définissez-vous le « lien social » ?

C’est ce qui fait qu’une société tient debout. Le droit ne suffit pas. Encore moins le marché. Ce qui explique la crise actuelle du lien en Europe, au ­Brésil, aux Etats-Unis… Depuis les années 1990, la social-démocratie a réduit la justice sociale à l’égalité des chances. Or l’égalité des chances procède d’une vision atomisée et darwinienne de la société qui tient les liens de solidarité pour négligeables. Pour les raviver, il faut réduire les inégalités de position : revenu, genre, patrimoine, éducation, génération, handicap…

L’égalité des chances procède d’une vision atomisée et darwinienne de la société qui tient les liens de solidarité pour négligeables.

Vous pensez donc que l’augmentation des inégalités dégrade le lien social ?

Avec [la philosophe] Cécile Renouard, j’ai conçu un « indicateur de capacités relationnelles » (RCI) qui mesure la qualité relationnelle selon trois dimensions : l’accès aux réseaux (routes, télécommunications, écoles, centres de soin, télécommunications…) ; la qualité des relations avec nos proches ; l’engagement pour l’intérêt collectif (mouvements de jeunesse, syndicats, communautés religieuses, partis politiques, vote…). En Indonésie comme au Nigeria, lorsque les écarts de revenus augmentent trop, la qualité du lien social mesurée par le RCI se dégrade.

A l’inverse, est-ce que la réduction des inégalités renforce le lien social ?

Elle prévient les déchirures. Mes travaux en macro-économie montrent aussi que réduire les inégalités améliore la croissance potentielle, nonobstant les problèmes écologiques associés au PIB.

En France, selon l’Insee, l’écart de niveau de vie s’est réduit entre les 30 % de Français les plus ­modestes et la médiane. Comment ­expliquez-vous que cette diminution des ­inégalités s’accompagne d’une augmentation des tensions ?

Pour la première fois depuis deux siècles, un enfant n’a pas plus de chances de faire de bonnes études que ses parents

Si l’écart entre ces deux tranches se réduit, c’est le signe du déclassement des classes moyennes. En 2016, le revenu médian en France, comme celui des 30 % les plus modestes, n’avait toujours pas retrouvé son niveau d’avant le krach de 2008. Les inégalités mesurées selon l’indice de Gini sont plus élevées aujourd’hui qu’il y a vingt ans. En cause, un schisme qui est aussi éducatif. L’ascenseur scolaire est en panne depuis vingt ans en France. Pour la première fois depuis deux siècles, un enfant n’a pas plus de chances de faire de bonnes études que ses parents. Un tiers d’une classe d’âge est diplômé du supérieur. Ce tiers concentre les pouvoirs politique, médiatique, économique, et n’a quasiment plus de relation avec le reste de la population, d’où la dislocation du corps social, les tensions et les incompréhensions actuelles.

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Pour réduire les inégalités, faut-il investir autant dans la constitution du lien social que dans l’accès à l’eau, à l’alimentation, à la santé ?

Tout va ensemble ! En Afrique et en Inde, le puits est un lieu de socialisation privilégié, tout comme les repas, partout dans le monde. Pour refaire des liens, la promotion des « communs » est décisive. Les stades, les piscines, le sport sont des médiations importantes. Mais aussi la langue, la culture… Ce que nous partageons en commun, voilà ce qui nous humanise et que le « chacun pour soi » de la privatisation met en péril.

Les nouvelles technologies et les réseaux sociaux peuvent-ils aider à consolider ce lien commun ?

Ils sont un vecteur évident de connexion à sa communauté. J’ai travaillé à alphabétiser des enfants roms en France, qui vivent pieds nus mais ont tous un téléphone portable. Dans bien des régions d’Afrique, le portable est arrivé avant le raccordement au réseau électrique. Mais les réseaux virtuels désocialisent aussi les adolescents. Ils contribuent donc à la première dimension de notre indicateur mais nuisent aux relations avec nos proches, et peuvent être désastreux vis-à-vis de l’engagement collectif : en témoignent les élections italiennes et brésiliennes. Or un lien social de qualité exige la prise en compte de ces trois dimensions.

Les fabricants d’électroménager lourdement sanctionnés pour entente sur les prix

BSH, Electrolux, Whirlpool… six grandes marques de réfrigérateurs, de lave-linge et de cuisinières devront payer 189 millions d’euros d’amendes.

Par Jean-Michel Bezat Publié aujourd’hui à 11h00, mis à jour à 14h30

Questions sur le document :

-Quelles sont les entreprises condamnées ?

-Quelle était leur part du marché de l’équipement ménager ?

-Quelle autorité de la concurrence a enquêté sur leurs pratiques et a prononcé la sanction ?

-Pour quelle raison ces entreprises ont-elles été condamnées ?

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AUREL

Ils se retrouvaient non loin du siège parisien de leur syndicat, le Groupement interprofessionnel des fabricants d’appareils d’équipement ménager (Gifam), dans les restaurants alentour ou le très chic salon de thé Ladurée. Il y avait là des dirigeants de six firmes pesant près de 70 % du marché : BSH (Bosch, Siemens, Viva, Neff), Candy Hoover, Eberhardt Frères (Liebherr), Electrolux (AEG, Arthur Martin), Indesit (Ariston, Scholtès) et Whirlpool, deux groupes qui ont fusionné depuis. Lors de ces réunions tenues entre septembre 2006 et avril 2009, ils s’entendaient pour relever de concert le prix de vente conseillé aux distributeurs et accroître ainsi leurs marges au détriment des consommateurs.

Alertée par la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) du ministère de l’économie, l’Autorité de la concurrence a mené une enquête de quatre ans avant d’annoncer, jeudi 6 décembre, des sanctions pour un montant de 189 millions d’euros.

Les entreprises concurrentes s’étaient entendues sur des prix planchers en dessous desquels elles ne pouvaient descendre et sur un barème des majorations : 20 euros sur les appareils vendus moins de 200 euros ; 30 euros pour les produits entre 200 et 400 euros ; et 50 euros au-delà. Il ne s’agit pas de dérapages de seconds couteaux, mais d’une politique décidée « au plus haut niveau des entreprises lors de réunions secrètes », indique l’autorité administrative présidée par Isabelle de Silva.

Transiger pour bénéficier d’une « réduction de sanction»

« La concertation sur les hausses de prix se déroulait en trois étapes. Dans un premier temps, les dirigeants des entreprises se réunissaient pour définir les grandes lignes des hausses des prix avant que les responsables marketing ne discutent de leur mise en œuvre, détaille l’Autorité de la concurrence. Enfin, les dirigeants se réunissaient à nouveau pour finaliser les modalités de la hausse de prix discutée et garantir ainsi un meilleur suivi. Des échanges téléphoniques complétaient ces discussions. »

En outre, les fabricants (sauf Electrolux) se sont concertés entre mai et septembre 2009 sur les conditions commerciales appliquées aux cuisinistes afin de réduire le coût des contrats d’exposition de leurs produits chez ces derniers.

Les preuves de l’entorse à la loi étaient évidentes et ces grands noms des « produits blancs » (réfrigérateurs, lave-linge, sèche-linge, lave-vaisselle, tables de cuisson, cuisinières…) vendus en magasins ou en ligne ont préféré transiger pour bénéficier d’une « réduction de sanction », indique l’autorité indépendante. BSH a même sollicité la « procédure de clémence ». En échange d’une collaboration plus étroite avec les enquêteurs, le groupe allemand, qui est détenu par une fondation, a eu droit à une réduction supplémentaire.

Les amendes vont de 1 million d’euros pour Eberhardt Frères, le moins impliqué, à 46 millions pour Indesit, 48 millions pour Electrolux et 56 millions pour Whirlpool.

Reste à connaître l’ampleur de l’impact de ces ententes sur les prix facturés aux consommateurs. Durant ces quatre années, le marché n’était pas florissant. Les industriels incriminés ont expliqué que leurs coûts augmentaient alors que leurs prix de vente stagnaient, voire baissaient.

Dommage relativement limité pour le consommateur

Pour l’Autorité de la concurrence, « le dommage pour le consommateur final a pu être relativement limité ». Les grands distributeurs (Darty, Boulanger, enseignes de la grande distribution) conservent, en effet, un certain pouvoir de négociation des prix. En outre, la concurrence dans les « produits blancs » des géants asiatiques, comme les coréens Samsung et LG, ont sans doute atténué les effets de l’entente sur le porte-monnaie des ménages.

Le gendarme du commerce et des services traque les entorses à la concurrence dans tous les domaines. Sur les vingt-six plus grosses sanctions financières prononcées depuis 2000, seize concernent des ententes sur les prix, neuf des abus de position dominante et une la réalisation d’un achat anticipé, en l’occurrence l’acquisition de SFR et Virgin Mobile par Numericable, sanctionnée en 2016.

Le bilan financier de l’Autorité de la concurrence est très variable d’une année sur l’autre. Il dépend largement d’un ou deux dossiers où ses enquêtes ont abouti. Ainsi, le milliard d’euros d’amendes infligées en 2014 est dû, pour l’essentiel, aux 951 millions réclamés à des géants des produits d’hygiène et d’entretien (L’Oréal, Procter & Gamble, Henkel…). Au total, le Trésor public a récupéré 6,5 milliards depuis 2004.

Les plus grosses amendes infligées pour entente

A ce jour, c’est Orange qui a été sanctionnée de la plus lourde amende (350 millions d’euros en 2015), suivie d’Engie, pour la fourniture de gaz (100 millions en 2017). Pour le reste, il s’agit de cartels. Les géants des lessives (Colgate-Palmolive, Henkel, Unilever, Procter & Gamble…) ont été condamnés à 368 millions d’euros en 2011, ceux des produits d’hygiène et d’entretien (L’Oréal…), à 951 millions, en 2014. Une dizaine de grandes messageries ont été sanctionnées (672 millions), en 2015, et les trois opérateurs de téléphonie mobile, en 2005 (534 millions). Il y a également eu des sanctions pour entente sur les prix de la farine (242 millions), en 2012, et la production de lino (302 millions), en 2017.

 

Le PIB par habitant dans les pays de l’Union européenne

https://www.touteleurope.eu/actualite/le-pib-par-habitant-des-pays-de-l-ue.html

La carte ci-dessus représente le PIB par habitant dans chacun des États membres, en Standard de pouvoir d’achat (SPA). Le SPA est une unité monétaire artificielle qui permet de gommer les différences de prix entre les pays dues aux fluctuations des taux de change.

En considérant les 28 États membres de l’UE, le PIB par habitant s’élève en moyenne à 29 900 euros en 2017.

Ce sont les Luxembourgeois qui ont le niveau de vie le plus élevé de l’Union, avec un PIB par habitant de 75 800 euros, suivi par les Irlandais avec 55 200 euros, les Néerlandais avec 38 200 euros et les Autrichiens avec 38 200 euros. Les Français se trouvent à la 11ème position avec 31 200 euros.

Les moins riches de l’Union sont les Bulgares avec un PIB par habitant de 14 700 euros, les Croates (18 300 euros) et les Roumains (18 700 euros).

Les PIB des pays de l’Union européenne

Cette carte détaille le Produit intérieur brut (PIB) des pays de l’Union européenne : le PIB représente la production de richesse annuelle de chaque pays.

https://www.touteleurope.eu/actualite/le-pib-des-pays-de-l-ue.html

 

La carte ci-dessus représente le PIB de chacun des États membres, en Standard de pouvoir d’achat (SPA). Le SPA est une unité monétaire artificielle qui permet de gommer les différences de niveau de prix entre les pays dues aux fluctuations des taux de change.

La somme des économies des 28 États membres de l’UE avait un PIB de 15 330 milliards d’euros en 2017. En comparaison, le PIB mondial était estimé à cette date à près de 70 000 milliards d’euros par le Fonds monétaire international.

L’économie allemande est toujours la plus importante de l’Union, avec un PIB de 3 046 milliards d’euros, suivi par France avec 2 092 milliards d’euros et le Royaume-Uni avec 2 078 milliards d’euros. Suivent l’Italie (1 736 milliards d’euros) et l’Espagne (1 287 milliards d’euros).

Les plus petites économies de l’Union sont Malte (13 milliards d’euros), Chypre (22 milliards d’euros) et l’Estonie (30 milliards d’euros).

Loi Pacte : les principales mesures

MARIE BELLAN Le 09/10 à 08:25

https://www.lesechos.fr/economie-france/conjoncture/0302371374859-loi-pacte-les-principales-mesures-2212055.php

L’Assemblée a adopté largement en première lecture le projet de loi Pacte ce mardi. Revue des principales dispositions contenues dans le texte.

Le  projet de loi Pacte – « Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises » – vise à simplifier le quotidien des entreprises pour les rendre plus compétitives. Tour d’horizon des principales mesures de ce texte tentaculaire défendu par Bruno Le Maire.

Suppression du forfait social

Les entreprises de moins de 250 salariés n’auront  plus de forfait social à acquitter pour la mise en place d’un accord d’intéressement à compter du 1er janvier 2019. Le forfait social est une contribution affectée à la Sécurité sociale qui s’applique aux rémunérations extra salariales non soumises à cotisations sociales. Pour les entreprises de plus de 250 salariés, il continuera de s’appliquer à 20 %.

Dans le détail, le forfait social sera supprimé dans les entreprises de moins de 50 salariés pour l’intéressement et la participation. En revanche, au-delà de 50 salariés, la participation étant obligatoire, le forfait social à 20 % s’appliquera toujours.

Gel des seuils

Le seuil de 20 salariés est supprimé. Les entreprises qui passent de 19 à 20 salariés n’auront plus l’obligation d’avoir un règlement intérieur (le seuil passe à 50 salariés) et elles seront dispensées de la cotisation au Fonds national d’aide au logement (FNAL). Ne subsistent que les obligations liées à l’emploi des personnes handicapées.

Par ailleurs, une entreprise devra avoir dépassé les seuils de  10, 50 ou 250 salariés pendant cinq années consécutives avant de se voir appliquer les taxes et obligations liées à ces passages de seuil. Le versement transport, dont le paiement se déclenche pour toute entreprise franchisant le seuil de 10 salariés, est concerné par ce gel. Pour les collectivités locales, qui perçoivent le produit de cette taxe pour financer les transports publics, la perte de recette fiscale s’élève à 15 millions d’euros à partir de 2022 et 45 millions en 2023.

Privatisations d’ADP et de la FDJ

Les cessions d’actifs envisagées devraient représenter environ 15 milliards d’euros dans ces entreprises (en incluant des cessions d’actifs chez Engie, également inscrit dans la loi Pacte). Pour ADP, l’Etat a choisi le mode de concession sur une période de soixante-dix ans, en gardant la propriété de tous les actifs, dont le foncier.

Le gouvernement compte se servir de ces 15 milliards pour alimenter un Fonds pour l’innovation et l’industrie créé tout récemment par le chef de l’Etat. Le rendement attendu est de l’ordre de 200 millions par an. Une somme qui servira à financer des projets dans des domaines tels que les nanotechnologies et l’intelligence artificielle. Ces privatisations ont aussi vocation à relancer l’actionnariat populaire qui a fortement baissé en France depuis 2007.

La création d’entreprise simplifiée

Il s’agit d’ un guichet unique qui devrait permettre de rationaliser les démarches des entrepreneurs au moment de la création de leur entreprise. Mais son entrée en vigueur n’est prévue qu’en 2021. La loi Pacte prévoit aussi de créer un registre unique où seront centralisées toutes les informations légales relatives aux entreprises. Pour soutenir la création d’entreprises, le gouvernement a également décidé de supprimer le stage préalable à l’installation auprès des chambres de métiers.

L’objet social de l’entreprise revisité

C’est à la fois la partie du texte  la plus symbolique et celle qui a paradoxalement suscité le plus de débats avec les organisations patronales, mais aussi avec les juristes. Le projet de loi prévoit de réécrire l’article 1833 du Code civil en précisant que l’objet social de l’entreprise ne se limite pas à la recherche du profit mais qu’elle a aussi un rôle social et environnemental dont elle doit tenir compte. Une réécriture du Code civil qui fait craindre au patronat que les parties prenantes de l’entreprise – ONG, élus, clients… – multiplient les contentieux envers l’entreprise, en s’appuyant sur ce nouveau texte, au motif que l’activité de l’entreprise est dommageable à l’environnement ou à la société.

L’article 1835 doit aussi introduire un nouveau concept : celui de « raison d’être », dont la définition serait laissée à la discrétion des entreprises qui le souhaitent.

Un nouveau statut d’entreprise à mission

Le texte crée un  nouveau statut pour les entreprises qui souhaitent approfondir leur politique de responsabilité sociale et environnementale. Les entreprises qui optent pour ce statut doivent déterminer la mission spécifique qu’elles entendent poursuivre dans le cadre de leur activité (l’accès à l’éducation pour le plus grand nombre, la protection de l’environnement, un approvisionnement durable…), avoir un comité des parties prenantes qui vérifient que les engagements pris sont bien tenus, ainsi qu’un certificateur extérieur choisi par l’entreprise (commissaire aux comptes ou cabinet spécialisé en RSE). La certification vérifie la qualité des processus engagés mais pas forcément les résultats obtenus.

Des politiques salariales plus transparentes

Toutes les entreprises cotées (soit environ 700) devront publier chaque année les ratios entre la rémunération des plus hauts salaires et la  rémunération moyenne , ainsi que le ratio avec la rémunération médiane. Ce sujet d’une meilleure transparence sur les politiques salariales des grands groupes n’était pas inscrit dans le projet de loi Pacte au départ mais c’était un engagement du candidat Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle.

Du « Name and Shame » pour les mauvais payeurs

Les entreprises qui ne respectent pas les délais légaux de paiement seront non seulement sanctionnées par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), elles verront leur condamnation publiée sur le site de la DGCCRF comme c’est le cas depuis la loi Sapin 2, mais elles devront aussi publier la sanction, et notamment son montant, dans  la presse locale ou nationale . Pour inciter véritablement les entreprises à payer dans les temps (les délais de paiement sont le premier facteur de faillite pour les PME), le gouvernement a choisi de recourir au «Name & Shame » et d’attaquer la réputation des entreprises. Une méthode qui marche d’autant mieux que l’entreprise est connue du grand public.

Les investissements étrangers davantage contrôlés

Le projet de loi renforce les prérogatives données à Bercy pour bloquer ou mieux contrôler certains investissements étrangers. Outre l’énergie, l’eau, les transports, les communications électroniques et la santé publique, en plus des secteurs liés à la défense nationale, le champ d’application va désormais s’étendre à l’intelligence artificielle, aux data, aux nanotechnologies, au spatial et aux infrastructures financières.

Surtout, le texte de la loi Pacte devrait permettre un meilleur suivi des engagements pris par les investisseurs eux-mêmes, notamment sur le nombre d’emplois que l’investisseur s’engage à créer dans l’Hexagone. Le projet de loi doit introduire des amendes forfaitaires qui permettraient de mieux moduler la sanction (au lieu de l’annulation pure et simple de l’opération, qui n’est jamais appliquée). Autre levier d’action évoqué : la suspension des droits de vote des investisseurs étrangers sur les actifs concernés, jusqu’à la mise en conformité avec les engagements pris lors de la cession.

La certification des comptes allégée

La loi Pacte va  relever les seuils déclenchant l’obligation de nommer un commissaire aux comptes pour faire certifier son bilan au niveau de ce qui se pratique en Europe. C’est-à-dire 8 millions d’euros, au lieu de 3,1 millions d’euros, comme actuellement en France. Selon les représentants de la profession, cela fera perdre un quart des mandats, soit 620 millions d’euros de chiffre d’affaires, aux commissaires aux comptes. Une réforme à laquelle le gouvernement tient toutefois particulièrement pour alléger les contraintes réglementaires qui pèsent sur les PME.

Un nouveau cadre pour les cryptomonnaies

De nombreux pays ont déclaré la guerre aux ICOs (Initial Coin Offering). Pas la France. Paris veut créer un cadre incitatif et souple pour ces nouveaux modes de financement qui, via l’émission de jetons en cryptomonnaie, font appel au public à travers la blockchain. Bercy met en place un régime de visa optionnel. Ce dernier sera offert par l’Autorité des marchés financiers (AMF) aux émetteurs d’ICOs qui le souhaitent, s’ils apportent les gages de sécurité nécessaires. Les ICOs sans visa ne seront pas interdites.

Un rebond facilité pour les entreprises en difficultés

Deux procédures judiciaires sont assouplies dans le projet de loi. Le rétablissement professionnel d’abord, qui permet d’apurer facilement le passif du débiteur, sera la procédure proposée par défaut pour les entrepreneurs sans salarié et dont l’actif ne dépasse pas 5.000 euros. Pour éviter les abus, elle sera toutefois limitée à un recours tous les cinq ans. Par ailleurs, la liquidation judiciaire simplifiée sera par principe obligatoire pour les entreprises de moins de 5 salariés et réalisant moins de 750.000 euros de chiffre d’affaires (contre 300.000 aujourd’hui). La vérification des créances est nettement assouplie par rapport à une liquidation classique.

 

Marie Bellan