Energie : « Nous entrons dans une période d’incertitude sans précédent dans l’histoire du pétrole »

Fatih Birol, directeur de l’Agence internationale de l’énergie, estime que l’émergence du pétrole de schiste américain transforme durablement le marché pétrolier.

Propos recueillis par Nabil Wakim Publié aujourd’hui à 11h50, mis à jour à 11h50

https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/12/05/energie-nous-entrons-dans-une-periode-d-incertitude-sans-precedent-dans-l-histoire-du-petrole_5392974_3234.html?xtmc=petrole&xtcr=4

Directeur de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), l’économiste turc Fatih Birol s’inquiète de la volatilité du marché pétrolier et du manque d’ambition sur les questions climatiques.

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Après avoir franchi les 80 dollars en octobre, le baril est tombé à moins de 60 dollars en novembre. Craignez-vous que le marché pétrolier soit déstabilisé ?

Nous entrons dans une période d’incertitude et de volatilité sans précédent dans l’histoire du pétrole. Je n’ai jamais vu une situation aussi imprévisible. Et ce, même si la demande pétrolière est très robuste. Nous sommes déjà à plus de 100 millions de barils par jour. Je ne crois d’ailleurs pas qu’elle va atteindre un pic

Cette volatilité des prix met tout le monde en difficulté : du ministre du pétrole d’un pays producteur au président français, en passant par les conducteurs à la pompe à essence et le patron d’une compagnie pétrochimique.

Comment expliquer ce phénomène ?

Le principal élément à prendre en compte est l’émergence du pétrole de schiste. Les Etats-Unis sont redevenus un géant pétrolier, et cela change la donne mondiale. Les pays producteurs traditionnels n’ont pas su se repositionner et intégrer ce changement majeur. Cela crée des perturbations importantes, et ce n’est que le début. Les Etats-Unis vont rester pendant des années le leader mondial des hydrocarbures.

Dans les mois qui viennent, la production américaine va continuer d’augmenter. Les Américains ont actuellement un problème pour évacuer le pétrole, mais des oléoducs sont en construction, et cela devrait être résolu d’ici six à huit mois. A ce moment-là, le pétrole américain va de nouveau inonder le marché, et les prix risquent de s’en ressentir.

Cela signifie-t-il que les pays du Golfe et du Proche-Orient vont devenir, à terme, moins importants dans le monde pétrolier ?

Attention, il ne faut pas se tromper : les Etats-Unis sont les plus gros producteurs, mais leur consommation intérieure reste très importante. Les pays du Proche-Orient vont rester le moteur des exportations de pétrole pendant encore des années. L’idée que l’Arabie saoudite ou l’Irak seraient rayés de la carte pétrolière mondiale est totalement fausse.

En quoi le pétrole de schiste américain change-t-il la donne ?

L’émergence du pétrole de schiste et de son modèle économique au temps court modifie la dynamique des marchés pétroliers. Les investisseurs réfléchissent beaucoup plus sur le court terme. Les conséquences sur les prix et les volumes ont lieu en temps réel. Dans le passé, le marché pétrolier était comme un tanker, lent à se déplacer et à virer de bord. Aujourd’hui, il est comme un vélo, rapide et imprévisible.

L’AIE alerte depuis plusieurs mois sur la baisse des investissements dans le secteur. Quelles peuvent en être les conséquences ?

Les investissements sont au plus bas depuis des années, à l’exception du pétrole de schiste aux Etats-Unis. Or, les champs conventionnels exploités aujourd’hui vont décliner progressivement, ce qui risque de provoquer une pénurie de pétrole dans les années à venir, peut-être dès 2025.

Le pétrole de schiste américain pourra-t-il combler ce fossé ? Ce n’est pas impossible, mais ce serait une croissance historique, jamais vue dans l’histoire. Il faudrait que les Américains dépassent 20 millions de barils par jour à l’horizon 2025 et multiplient donc leur production par deux. Mais si les Etats-Unis n’étaient pas capables de combler les besoins, cela mènerait le baril à un niveau de prix très élevé, ce qui serait un problème majeur pour l’économie mondiale.

Le sommet de l’OPEP, qui s’ouvre jeudi à Vienne, se tient non loin de la COP24, la conférence pour le climat, qui a lieu à Katowice, en Pologne. On a l’impression d’avoir affaire à deux mondes qui ne se parlent pas…

Le décalage entre les discours sur le climat et le monde de l’énergie n’a jamais été aussi important. C’est une mauvaise nouvelle, car nous nous éloignons chaque jour un peu plus de la trajectoire des accords de Paris.

Selon les chiffres de l’AIE, non seulement les émissions de CO2 sont en hausse dans les pays en voie de développement en 2018, mais elles augmentent aussi dans les pays développés. Elles étaient pourtant en déclin ces cinq dernières années.

Un chiffre résume les enjeux : il y a trente ans, la part des énergies fossiles dans la consommation globale d’énergie était de 81 %. Aujourd’hui, malgré les efforts déployés dans les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique, c’est toujours le cas. Cette proportion n’a pas changé.

Nabil Wakim (Propos recueillis par)

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