Le « Nobel d’économie » attribué à deux Américains pour des travaux sur la croissance durable

LE MONDE |  • Mis à jour le  |Par Antoine Reverchon

Le 50e prix de la Banque de Suède à la mémoire d’Alfred Nobel – ou Nobel d’économie – a été attribué, lundi 8 octobre, aux Américains William Nordhaus et Paul Romer. Favoris depuis plusieurs années, les colauréats « ont mis au point des méthodes qui répondent à des défis parmi les plus fondamentaux et pressants de notre temps : conjuguer croissance durable à long terme de l’économie mondiale et bien-être de la planète », a indiqué l’Académie royale des sciences. L’annonce de ce prix coïncide avec la publication d’un rapport alarmiste des experts climat de l’ONU (GIEC) qui appellent à des transformations « sans précédent » pour limiter le réchauffement climatique.

Paul Romer, économiste haut en couleur à la carrière mouvementée, est essentiellement récompensé pour ses travaux académiques anciens qui, dans les années 1980, ont cherché à mesurer la part de l’innovation dans la croissance, insistant en particulier sur l’importance de la circulation des idées innovantes, et non des seules technologies, dans les rebonds du cycle économique. La notion de « croissance endogène », c’est-à-dire de croissance générée par la recombinaison permanente, grâce à ces idées, des facteurs de production déjà présents, est son apport principal à la science économique.

Mais Romer, qui se proclame homme d’action plus que de recherche, quitte l’université de Stanford en 2001 pour créer une start-up de service aux étudiants, puis se lance en 2009 dans la promotion du concept de « villes à charte ». Il s’agit de créer ex nihilo dans les pays pauvres des villes fonctionnant selon les pratiques et les principes favorisant au mieux les mécanismes de croissance endogène qu’il a théorisés. Mais ses projets, soupçonnés de relents néocolonialistes, s’enlisent dans les sables mouvants de la réalité politico-institutionnelle, le contraignant à rejoindre l’université de New York en 2011. Cela ne l’empêche pas de jeter un pavé dans la mare en publiant le 14 septembre 2016 un article retentissant, The trouble with macroeconomics, dans lequel il accuse ses collègues macroéconomistes de « faire tourner » des modèles mathématiques sans rapport avec le réel, semblables aux rituels religieux d’un clergé voué au culte de l’infaillibilité de la théorie économique néoclassique.

La Banque mondiale pense faire la preuve de son ouverture aux courants critiques du « consensus [néolilbéral] de Washington » en recrutant Paul Romer comme économiste en chef en octobre 2016. Mais son caractère entier fait vite scandale : il reproche publiquement aux travaux de sa propre équipe d’être trop « langue de bois », voire d’être influencés par des considérations politiques, dans le cas du rapport phare de la Banque, « Doing business », qui prétend classer les pays selon leur aptitude à accueillir les entreprises. Mis sur la touche, il doit démissionner dès janvier 2018 pour retourner à l’indépendance académique de l’université de New York.

Pionnier de la notion de prix du carbone par tonne de CO2

Moins connu et moins flamboyant que Romer, William Nordhaus a été le premier économiste à travailler sur le changement climatique dès la fin des années 1970. Il construit le modèle DICE – pour Dynamics Integrated Climate Economy Model –, publié en 1992, année du sommet de Rio, où il s’efforce de mesurer les coûts futurs des effets des émissions de gaz à effet de serre pour déterminer le prix présent des activités émettrices (ce que l’on appelle « actualisation ») : il est ainsi le pionnier de la notion de prix du carbone par tonne de CO2 comme incitation à la transition énergétique, aujourd’hui à la base de tous les calculs économiques sur les politiques climatiques.

Mais ses premières conclusions, qui fixaient alors le « prix de la tonne » à 4 ou 5 dollars, le classent parmi les économistes conservateurs, qui minimisent la nécessité d’une politique forte. Une polémique l’oppose à son collègue britannique Nicholas Stern, dont le rapport, publié en 2006, est beaucoup plus alarmiste. M. Nordhaus critique la méthode d’actualisation et le calcul du « coût d’irréversibilité » (c’est-à-dire l’actualisation spécifique aux effets irréversibles du changement climatique tel que la déforestation) utilisé par M. Stern.

William Nordhaus fera toutefois évoluer ses modèles au gré de la progression des connaissances sur les effets du réchauffement, intégrant ainsi des coûts de plus en plus élevés. Il a fini par défendre la nécessité d’une taxation mondiale du carbone, là où ses collègues plus « classiques » défendent la possibilité d’établir un prix mondial unique du carbone par la seule force du marché libre.

Seul prix à ne pas figurer au testament de l’inventeur suédois Alfred Nobel, le prix de « sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel » a été créé en 1968 par la Banque de Suède à l’occasion de son tricentenaire et décerné pour la première fois l’année suivante. En 2017, il avait été décerné à l’Américain Richard Thaler, père de la méthode dite du « coup de pouce », censée corriger les comportements irrationnels des consommateurs, contribuables ou investisseurs.

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