Keynes et la fragilité des économies financières

Revue Sciences Humaines, mai 2009.

[Questions sur le document que j’ajoute (elles ne font pas partie du texte de Xavier de la Vega) :

1) Qu’est-ce que la demande effective ?

2) Selon Keynes, comment les entreprises fixent-elles leur niveau de production et d’emploi ?

3) Pourquoi souhaite-t-on détenir de la monnaie, des liquidités ?

4) Une politique monétaire expansionniste permet-elle toujours un supplément d’investissement ?]

 

L’économiste britannique a été l’un des pourfendeurs les plus virulents de l’autorégulation du marché. La Théorie générale, son ouvrage le plus célèbre, apporte une justification à une intervention massive de l’État en temps de récession économique et met l’accent sur la fragilité inhérente des économies financières.

Il n’a pas fallu plus de quatre ou cinq semaines, de la fin août au début du mois d’octobre 2008, pour que le monde entier redevienne keynésien.

La crise financière de 2008 a en effet redonné toute son actualité au principal message de John Maynard Keynes: une économie de marché fonctionnant sans entraves peut parfaitement s’établir dans un état durable de récession et de chômage. Dans ce cas, seule une politique ambitieuse de dépenses publiques peut la tirer de ce mauvais pas. Car, dans un contexte de pessi­misme des entreprises et des marchés finan­ciers, seul l’État peut compenser l’effondre­ment de l’investissement privé. Publiée en 1936, en pleine grande dépression, la Théorie générale de Keynes venait apporter un ren­fort théorique au New Deal mis en œuvre dès 1933 et les premiers 100 jours du mandat du président américain Franklin D. Roose­velt. Alors que le mandat de Barack Obama s’amorce en claire référence à ce dernier, l’esprit de Keynes semble s’être échappé de sa bouteille, incitant les gouvernants du monde entier à méditer sur la fragilité inhérente à l’économie de marché.

Keynes aimait à se définir comme un héré­tique, un penseur en rupture de ban, qui ne partageait plus la doctrine de la majo­rité de ses collègues économistes. Publié en 1936, la Théorie générale, son ouvrage le plus célèbre, s’attaque de fait à la clé de voûte de l’orthodoxie économique: la croyance dans l’autorégulation du marché. Qu’ils s’appellent Pigou (1877-­1959), détenteur de la chaire d’économie politique de Cambridge, ou Hayek (1899-1992), figure montante de la London School of Economics, les écono­mistes néoclassiques considèrent qu’une économie où les prix et les salaires sont libres de s’ajuster converge tôt ou tard vers un équilibre de plein-emploi.

Comment comprendre alors que depuis le début des années 1920 le nombre de chômeurs britanniques ne soit jamais des­cendu en dessous d’un million? Et que dire des 20% de chômeurs que le pays compte depuis le déclenchement de la grande dépression, au début des années 1930? Les théoriciens orthodoxes attribuent ces perturbations à de mauvaises interven­tions de l’État, soit une augmentation de la monnaie en circulation (F. Hayek), soit la fixation d’un niveau de salaire trop élevé qui décourage l’embauche (A. Pigou). Dans les deux cas, il suffit selon eux de laisser faire le marché et tout finira par rentrer dans l’ordre.

Une nouvelle théorie de l’emploi

Voilà précisément la thèse que Keynes entend combattre. Il s’attache à démontrer que l’économie de marché peut parfaite­ment s’établir durablement dans une situa­tion de chômage massif, et ce même si elle fonctionne sans entraves. Cela suppose de construire une théorie alternative de l’emploi. Dans la Théorie générale, Keynes en développe une analyse macroécono­mique, qui consiste à établir des relations de causalité entre des grandeurs globales comme l’emploi, le revenu, la consomma­tion et l’investissement.

Le revenu (le produit intérieur brut ou PIB) désigne aussi bien la valeur de la pro­duction que les revenus distribués par les entreprises. Il est aisé d’admettre que, à court terme, l’emploi en dépend : plus on produit, plus on emploie de salariés. Reste alors à comprendre comment se détermine le niveau d’activité. Keynes montre que les entreprises ajustent le revenu au niveau de la demande effective. Cette dernière comporte deux composantes : la consom­mation des ménages et l’investissement des entreprises. La consommation est une demande induite, qui varie passivement avec le revenu (Keynes suppose que les ménages consomment une fraction stable de leur revenu). Cela justifie de privilégier les effets d’une variation de l’investisse­ment. Lorsque ce dernier diminue, cela pousse la demande effective à la baisse, ce qui incite les entreprises à réduire la production et à licencier des salariés. Le revenu et l’emploi sont donc gouvernés par l’investissement. On tient l’explication de Keynes: si l’investissement est trop faible, l’économie peut se stabiliser à un niveau d’activité où de nombreux travailleurs ne trouvent pas d’emploi.

Comment expliquer alors la défaillance de l’investissement? Keynes introduit à ce point une analyse monétaire et financière, dont on devine qu’elle n’est pas pour rien dans l’actualité de sa pensée. Qu’est-ce qui pourrait bien pousser les entrepreneurs à investir? La perspective de profits futurs : une firme n’acquiert un équipement nou­veau que si elle estime qu’il lui rapportera à l’avenir une somme de revenus supé­rieurs à sa valeur d’achat. Mais il faut aussi que le rendement de l’investissement soit supérieur à ce que rapporterait un simple placement. Bref, les entreprises investis­sent tant que cela leur rapporte plus que le taux d’intérêt courant. Voilà qui suggère une première explication du chômage: si le taux d’intérêt est trop élevé l’investisse­ment peut s’établir à un niveau insuffisant pour assurer le plein emploi.

Monnaie et incertitude

Keynes met ici en avant l’une des caracté­ristiques de la monnaie, qui est de constituer une sorte d’assurance contre tous les accidents qui pourraient survenir à l’ave­nir. Détenir de la monnaie (sous forme de billets ou sur un compte en banque), c’est la garantie de pouvoir faire face à un paiement imprévu ou rembourser une dette. Détenir de la monnaie, c’est posséder son patrimoine sous une forme (« liquide ». Au contraire, acquérir un titre de créance (une obligation, par exemple), c’est renoncer à la liquidité en échange d’un rendement, le taux d’intérêt. Ce dernier peut être considéré comme le «prix de la renonciation à la liquidité». Il est alors aisé de compren­dre que plus les individus sont incertains au sujet de l’avenir, plus ils exigeront un taux d’intérêt élevé en échange de leur liquidité.

On pourrait penser qu’une politique moné­taire expansionniste suffirait à ramener le plein-emploi: en augmentant la masse de monnaie en circulation, la banque centrale apporte des liquidités supplémentai­res sur le marché, ce qui aurait pour effet de diminuer le taux d’intérêt et de stimuler l’investissement. Keynes se montre cepen­dant très circonspect à cet égard. Il met en avant la possibilité d’une situation où la banque centrale a beau accroître la masse monétaire, le taux d’intérêt ne baisse pas car les opérateurs financiers préfèrent toujours détenir de la monnaie. Cette «trappe à liquidité» est caractéristique des phases de récession économique. C’est une difficulté de ce genre qu’ont affronté les banques centrales au lendemain de la crise des sub-primes: dans un contexte de défiance généralisée quant à la capa­cité des banques privées à rembourser leurs dettes, plus aucun établissement ne souhaitait prêter aux autres, préférant se replier sur la liquidité. Il s’en est suivi une hausse des taux d’intérêt interbancaires et une contraction des crédits aux entrepri­ses, le nerf de la guerre économique. Keynes considère par ailleurs que même si le taux d’intérêt venait à baisser, cette diminution pouvait coïncider avec une détérioration telle des anticipations de profits futurs, qu’elle échouerait à stimuler l’investissement. On touche ici à une deuxième cause essentielle de vulnérabi­lité de l’économie de marché: les vues sur l’avenir sont essentiellement arbitraires. Les agents économiques peuvent tout aussi bien partager une confiance dans le potentiel de croissance de l’économie, que nourrir durablement des représentations pessimistes. Dans ce dernier cas, Keynes recommande que l’État se substitue lui-­même à l’initiative privée. Bref qu’il pallie la faiblesse de l’investissement des entreprises au moyen d’une politique d’investissement public. Le moyen le plus sûr pour stimu­ler une économie en récession est donc l’accroissement du budget de l’État. Plus encore, un déficit budgétaire constitue, dans ces conditions, une mesure avisée. Comme on le sait, c’est exactement la poli­tique suivie par l’administration de Barack Obama, qui a complété l’action de la FED (la banque centrale américaine) par un plan de relance de plus de 800 millions de dollars.

Après l’éclipse

Dans un ouvrage rédigé en 2006, l’économiste «post-keynésien» Paul David­son écrivait qu’il faudrait certainement une récession aussi violente que celle des années 1930 pour que l’on redécouvre la pertinence des analyses de Keynes. Il n’avait pas tort. Car si l’économiste de Cam­bridge est brutalement revenu à la mode ces derniers temps, il a connu une longue éclipse. Certes les recommandations, fort prudentes, formulées dans la Théorie géné­rale ont largement été admises par les éco­nomistes de l’après-guerre, au point que le «keynésianisme» est devenu le modèle de référence des politiques économiques sui­vies jusqu’aux années 1970. Il était convenu que, grâce à un savant dosage de politiques monétaires et de politiques budgétaires, l’État était en mesure (et en devoir) de garantir le plein-emploi.

La donne a cependant changé dans les années 1970. Alors que le premier choc pétrolier (1973) déclenche une forte réces­sion dans les économies industrialisées, les politiques keynésiennes échouent à rame­ner le plein-emploi. Phénomène inédit dans l’après-guerre, le chômage coexiste avec l’inflation. La théorie des crises de Hayek, le grand adversaire de Keynes, reprend du service, remise au goût du jour par le pape de l’école de Chicago, le monétariste Milton Friedman (1912–­2006). Selon cette thèse, les politiques de relance économique se heurtent tôt ou tard à une réaction du marché qui en annule les effets sur l’emploi: le seul résultat est l’inflation. Si chômage il y a, il ne peut être que volontaire: une partie des travailleurs ne souhaite pas travailler au salaire du marché.

Alors que l’école de Chicago domine le paysage idéologique des années 1980 et 1990, un courant d’économistes néoclassiques souvent formés au Massachusetts institute of technology (MIT, États-Unis) s’emploie à montrer que, sous certaines hypothèses, le monde se comporte de manière «key­nésienne : le chômage peut être involontaire et l’inter­vention de l’État se justifie ». Parmi ces «nouveaux keynésiens», Joseph Stiglitz apparaît comme l’un des plus proches du maître de Cambridge. L’économiste a analysé les «échecs» du marché du cré­dit, montrant que dans certaines condi­tions les banques ne prêtent pas assez aux entreprises, ce qui limite l’investissement et l’emploi. Les travaux de J. Stiglitz sont aujourd’hui l’une des références incontour­nables dans l’analyse des dysfonctionne­ments de la finance.

XAVIER DE LA VEGA

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