Parité en politique : les femmes entre «stéréotypes» et «autocensure»

Propos recueillis par Cyril Simon|08 mars 2017, 15h19

http://www.leparisien.fr/politique/parite-en-politique-les-femmes-entre-stereotypes-et-autocensure-08-03-2017-6743856.php

Si les femmes sont de plus en plus nombreuses sur la scène politique française, les stéréotypes autour du genre ont eux tendance à se renforcer, selon la politiste Frédérique Matonti.

La journée internationale du droit des femmes ? Une bonne intention, estime la politiste Frédérique Matonti. Mais la professeure à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne, et spécialiste des questions de genre, reste sur ses gardes. «Je n’ai pas encore ouvert ma boîte mail mais je risque de recevoir beaucoup d’offres promotionnelles dans le cadre de cette journée de « LA” femme», confie-t-elle ce mercredi matin, à l’occasion de cet événement international.

A ses yeux, la scène politique n’échappe pas à la question du genre, et à la manière dont sont perçus les sexes. Dans son ouvrage «Le genre présidentiel», à paraître le 16 mars aux Editions de la découverte, Frédérique Matonti décrypte le pourquoi du comment des étiquettes accolées aux femmes politiques. «Un sujet complexe». Entretien.

Comment expliquer le faible nombre de femmes candidates à l’élection présidentielle ou même aux primaires ?

Frederique Matonti. Cette absence de vivier s’explique par l’absence de promotion paritaire. Très peu de femmes sont à des postes à haute responsabilité dans les partis. Il y aussi un phénomène d’autocensure. Les femmes ont tendance à accepter des fonctions ministérielles, des délégations municipales en accord avec leur formation ou leur expérience antérieure. C’est ainsi qu’on les retrouve dans les domaines de la santé, des affaires sociales, de la petite enfance… Cela s’explique une nouvelle fois en grande partie par notre socialisation. On dit souvent : une femme accepte un poste si elle se sent capable à 140%, alors qu’un homme accepte s’il se sent capable à 40%.

L’actualité de ces dernières semaines a été marquée par l’Affaire Fillon, parfois appelée Penelope Gate. On parlait souvent d’une «femme discrète», d’une «femme dans l’ombre»…

On a clairement affaire à une vision caricaturale de la famille. Lorsqu’elle apparaissait, c’était en tant que femme au foyer catholique. En sociologie, on utilise souvent l’image de «la conjointe collaboratrice» : la femme du médecin, qui s’occupe du secrétariat et des rendez-vous de son mari, la femme de l’agriculteur, qui s’occupe des petites bêtes ou encore la femme du commerçant, qui s’occupe de la comptabilité. La plupart du temps, elles ne sont pas payées. Elles sont un peu les faire-valoir de leurs époux, celles qui attestent des qualités de leur époux, comme cela se fait pour les Première dame. Nicolas Sarkozy était l’un des premiers à mettre son épouse en scène. Dès son arrivée au ministère de l’Intérieur, Cécilia Sarkozy était de toutes ses visites. Ce fut l’une des premières femmes d’hommes politiques à qui l’on a consacré des reportages entiers.

 

«La sentimentalisation des comportements»

Quels sont les stéréotypes de genre les plus ancrés dans le monde politique ?

Quasi-systématiquement, les femmes sont appelées par leur prénom, on les présente comme les femmes de. Ce sont des mères, des compagnes, des filles de… Contrairement aux hommes, lorsqu’on leur consacre des longs portraits, il est presque toujours question de leur physique, de leur vêtement. On les évalue particulièrement avec ces critères-là. C’est ce que j’appelle dans mon livre «Le cadrage Harlequin» : les médias font souvent appel au mode narratif de la sentimentalisation des comportements, au lieu de s’appuyer sur les compétences politique de chacun.

 

A qui imputer la responsabilité de ces dérives ?

C’est quelque chose de co-construit. A partir de 2000 et du vote de la loi sur la parité, les professionnels de la politique, les communicants et les journalistes ont surfé sur l’idée que les femmes faisaient de «la politique autrement», qu’elles étaient plus proches de gens, abordaient les sujets de façon plus concrète. Les femmes ont accepté de jouer le jeu, parfois à leur propre insu.

 

Peut-on parler d’un piège ?

Oui, en quelque sorte, il s’agit d’un piège auquel il est difficile d’échapper. Mais attention, je ne dis pas que tout cela est une pure construction et que les femmes ne font pas de la politique autrement. L’effet de la socialisation et des codes inculqués aux hommes et aux femmes depuis l’enfance pèse forcément dans les comportements. C’est la complexité d’un tel sujet.

 

Existe-t-il un machisme à la française ?

C’est beaucoup dire. Il y a peut-être une forme de gauloiserie plus prononcée chez nous. je pense à certaines députées sifflées lorsqu’elles prennent la parole (NDLR, comme Cécile Duflot en 2012). Mais ce n’est pas exclusivement français.

 

Malgré tout, notez-vous des améliorations ?

Paradoxalement, les stéréotypes de genre se sont renforcés parce que les femmes sont plus nombreuses dans l’espace politique. Il y un effet de réaction, une phase d’ébullition contre ce bouleversement dans l’ordre des sexes. Mais j’ai tendance à croire que cette situation est transitoire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s